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À propos de l'interview de Fleur Pellerin à Électron Libre

L’exercice est en soit curieux. La chargée de pôle thématique de François Hollande donne sa première interview à… Électron Libre, notoirement de droite. C’est un choix.

Le résultat est à la hauteur de la recette. Fleur Pellerin, loin de démentir les errements de François Hollande, nous propose, en voulant avoir l’air de ne pas y toucher, une Hadopi bis pour remplacer Hadopi. Comme l'explique très précisément, comme à l'accoutumée, Marc Rees, de surcroît en écho à Éric Walter : une Hadopi qui avertit, c'est exactement ce qui est installé aujourd'hui rue de Texel. Dans ce contexte, je ne peux que partager l'interrogation de Guillaume Champeau : à quoi bon remplacer Hadopi par Hollandopi ?

Les déclarations de Fleur Pellerin posent un double problème. Le premier est de forme et de méthode. Elle prétend en effet aujourd'hui s'inspirer des travaux sur le numérique du « lab» (dont est largement issu le programme numérique du PS). Pour en avoir été l'une des chevilles ouvrières, je ne peux que réfuter toute parenté avec la «piste» aujourd'hui explorée par la chargée de l'économie numérique auprès de François Hollande. On peut y voir une tentative maladroite de rattraper sa prestation à l’EBG, où elle a notamment benoîtement expliqué que le projet de Hollande sur le numérique ne serait pas celui du PS. Remplacer le mépris par la récupération n’améliore cependant pas vraiment la proposition… Elle tente par ailleurs maladroitement de convaincre avec un discours contradictoire des interlocuteurs précis sur un sujet ne supportant pas l'approximation. Prendre le temps de l'étude, de la réflexion sans multiplier les déclarations intempestives semble urgent. Le monde numérique est peuplé d'une foule d'experts, à l'intelligence partagée et à la mémoire... d'éléphant. Le moindre faux pas, la moindre contradiction est tracée, analysée.

Le second problème, plus sérieux, est de fond. Pourquoi parlons-nous autant d'Hadopi ? C'est pour certains un abus, tant les «autres sujets» ne manquent pas. Mais l'Hadopi reste encore aujourd'hui «la ligne de front» entre deux visions antagonistes de la société de l'information. Accepter l'existence d'échanges échappant au contrôle du marché, voire de la puissance publique, est un pré-requis de la défense de la neutralité du net, d'une conception libérale de l'identité numérique, voire de la compréhension de la dangerosité de la création de fichiers centralisés comme celui «des honnêtes gens». À l'opposé, la restauration du contrôle, fusse à seule fin d'avertir, implique de mettre fin à la liberté de circulation en ligne, de déployer de nouvelles «grandes oreilles électroniques» et d'identifier chacun de manière sûre, si possible en des bases centralisées. Dans un cas, le contrôle du net reste dans les mains de ses utilisateurs - ce qui n'a jamais été synonyme de renoncement ou de «laisser faire». Dans l'autre, il est entre les mains de l'État et de quelques puissantes sociétés privées.

Comme l'a récemment rappelé la CJUE, un équilibre doit être respecté entre les droits. La lutte contre les atteintes aux droit d'auteurs et aux droits voisins ne justifie pas à elle seule le blocage, le filtrage ou l'atteinte à la vie privée. Or, cet équilibre d'intérêt général est très rapidement perdu de vue lorsque l'on recherche un équilibre entre les forces en présence. La première mission d'un lobbyiste est en effet d'architecturer l'espace de pensée du décideur. Poser des questions, indiquer des chemins, c'est influer sur la direction qui sera prise. Dans ce contexte, on ne peut que regretter la manière dont l'équipe de François Hollande a été composée. Peuplée uniquement de politiques et de technos, elle ne fait pas de place à la société civile.

Les biens communs informationnels, les bandes de spectres ouvertes et autres produits de la société de l'information construits selon des logiques de partage et de co-élaboration n'ont, par définition, pas de champion prêts à dépenser des sommes conséquentes pour défendre un monopole. Comme l'explique très bien Yochai Benkler en discutant du spectre, ils sont les grands perdants dans un système politique traditionnel classique.

La compréhension de la société de l'information dans toute sa complexité requiert un long investissement. Il ne suffit pas d'avoir une tête très bien faite. La Gauche ne manque pas de personnalités de qualité l'étudiant de longue date. Martine Aubry avait par exemple appelé Daniel Kaplan dans son équipe. Plutôt que de s'enferrer dans une option doublement perdante – pour le public qui rejettera le traçage et le flicage, pour les ayants droit qui ne gagneront pas un euro de plus et ne verront pas leurs œuvres revalorisées – il est temps de les solliciter et d'arrêter de prétendre tout découvrir à partir de zéro en quelques semaines.

L'HADOPI 3, prochaine bataille prévisible de la guerre de l'Internet

Nicolas Sarkozy a annoncé aujourd'hui au Forum d'Avignon sa volonté de s'attaquer au «streaming», avec la mise en chantier d'une loi HADOPI 3.

Cela ne surprendra pas les analystes de la société de l'information. Et plus particulièrement ceux qui n'ont pas eu la faiblesse de prendre leurs adversaires de circonstance du «monde des industries culturelles» pour des imbéciles.

Si l'on trouve en effet dans ce monde passionnant encore beaucoup de techno-illettrés, certains leaders influents ont, eux, très bien compris le fonctionnement de l'Internet et mènent une bataille de longue haleine dont les objectifs sont :

  • faire émerger quelques acteurs dominants dûment sélectionnés pour leur docilité envers les industries culturelles ;
  • réarchitecturer l'internet ouvert en un réseau fermé, contrôlé, à la chinoise.

Pour atteindre le premier objectif, l'abus des droits exclusifs reste la meilleure arme. La «spotifyisation» des offres de musique en ligne, qui se voient imposer des obligations contractuelles visant à les rendre moins attractives que l'offre d'une société détenue en partie par les majors de la musique ne relève pas d'une autre logique.

Pour atteindre le second objectif, les industries culturelles ont besoin, d'une part, de conclure une alliance avec les fournisseurs d'accès internet. Cela «tombe bien», ces derniers ont également une soif de contrôle accru des échanges transitant sur leurs réseaux. Insatisfaits des marges pourtant déjà considérables tirés des abonnements, et arguant parfois d'un encombrement souvent avancé, mais jamais démontré, ils prétendent également aujourd'hui faire payer les éditeurs de service. Pour atteindre cet objectif, il faut discriminer les échanges. Et donc analyser puis filtrer ou bloquer.

Elles ont besoin, d'autre part, du soutien de la puissance publique. Cela, à nouveau, «tombe bien» : notre Président de la République est atteint d'une obsession répressive et ne conçoit de réponse aux nouvelles libertés apportées par le net que par l'intimidation, les poursuites, le filtrage ou le blocage afin que, surtout «tout change pour que rien ne change». Quelques lois prévoyant le filtrage ou le blocage ont déjà été votées, comme la loi sur les jeux. Les lois HADOPI 1 et 2 ont, elles, été conçues comme des opérations d'intimidation des internautes et des preuves d'amour envers des industriels des médias contrôlant également des journaux, forts utiles en période de campagne. Lorsque le séides de l'UMP auront saturé des réseaux sociaux qu'ils seront incapables d'exploiter positivement, le débat sera à nouveau pour l'essentiel dans les médias de masse, bien contrôlés par le parti majoritaire et ses amis.

Comme prévu, les internautes, pas fous, se sont détournés des réseaux P2P, premières cibles de l'HADOPI. Recourant au téléchargement direct, parfois en streaming, ils ont rapidement appris comment échapper au radar grossier de cete nouvelle autorité. Seconde étape, s'en prendre au streaming. Pour se faire, il faudra :

  • Analyser les flux transitant vers les serveurs des sites incriminés. Des technologies telles que le DPI, utilisées en Tunisie, en Libye et en Syrie pour espionner les opposants, pourront être utilisées ici au nom de la lutte contre les échanges numériques hors marché.
  • Bloquer ou filtrer les serveurs des sites incriminés.

En plus de les bloquer directement, cela induira nécessairement rapidement l'adoption de mesures similaires pour le trafic vers les serveurs mandataires (proxy) utilisés pour échapper à la surveillance du net.

C'est donc une surveillance généralisée du net qui se profile. D'un net redevenu une galerie marchande sur le modèle du kiosque du minitel, rentable à court terme pour les opérateurs. D'un net où seuls les contenus dûment estampillés/labellisés pourront circuler sous le contrôle de mesures techniques prétendant contrôler les copies. D'un net où les médias d'information seront bien sélectionnés et prompts à soutenir la campagne du parti majoritaire. Enthousiasmant, non ?

On parle souvent de l'HADOPI dès que l'on discute de politique du numérique. C'est pour certains un abus, tant les «autres sujets» ne manquent pas. L'HADOPI reste cependant «la ligne de front» entre deux visions antagonistes de la société de l'information. Accepter l'existence d'échanges échappant au contrôle du marché, voire de la puissance publique, est un pré-requis de la défense de la neutralité du net, d'une conception libérale de l'identité numérique, voire de la dangerosité de la création de fichiers centralisés comme celui «des honnêtes gens». À l'opposé, la restauration du contrôle implique de mettre fin à la liberté de circulation en ligne, d'identifier chacun de manière sûre, si possible en des bases centralisées. Dans un cas, le contrôle du net reste dans les mains de ses utilisateurs. Dans l'autre, il est entre les mains de l'État et de quelques puissantes sociétés privées.

Contrairement à ce que certains ont tenté de nous faire avaler il y a quelques fois, au moment de l'eG8, Sarkozy, et avec lui la droite, n'ont pas fait passer leur logiciel à une nouvelle version. Leur vision reste celle d'un espace étroitement contrôlé, où prospèrent les boutiques des amis du pouvoir et où la police veille sourcilleusement à ce que les échanges soient politiquement corrects, dans une langue bien châtiée et les jupes longues jusqu'au dessous du genou.