Un argument fréquemment avancé par les partisans d'une évolution de l'Internet vers plus de «services gérés» est l'encombrement des réseaux. Souvent annoncé, jamais avéré, il se double aujourd'hui d'un autre argument relevant en apparence du bon sens : le trafic deviendrait bien trop asymétrique. Le comportement des internautes a changé et leur appêtit pour les services de vidéo à la demande comme youtube ou dailymotion génèrerait des coûts insurmontables.

Stéphane Bortzmeyer a déjà très bien expliqué sur son blog en quoi les «services gérés» ne sont en fait que des «services favorisés», et dans la plupart des cas des «services favorisé car nous rapportant plus».

Revenons donc sur cet argument de l'asymétrie. Ainsi, un opérateur serait nécessairement pénalisé par les frais qui en découlent. Étrange affirmation, cette asymétrie étant causée... par les usages de ses clients, qui paient eux-même, dans le cas des particuliers, un abonnement mensuel. Vu les marges financières des opérateurs, il est permis d'estimer que ce flux de revenus compense largement les dépenses occasionnées.

Les éditeurs de service en ligne paient par ailleurs leur bande passante. Loin d'être les horribles profiteurs ou, pire encore en ces noires heures sarkoziennes, les immigrés clandestins du net, certains déploient même leurs propres infrastructures afin d'améliorer les conditions d'accès à leurs services. C'est notamment le cas de... Google, si souvent décrié, mais rarement pour de bonnes raisons, comme sa conception toute particulière du respect de la vie privée ou son optimisation fiscale.

Bref, l'équilibre du trafic n'est pas un objectif en soi. L'essentiel est plutôt de créer de la valeur pour ses clients avec une offre de qualité... et un service bénéficiaire. Ce qui est le cas aujourd'hui, sans porter atteinte à la neutralité du net. En voulant, à travers des services gérés, faire payer les éditeurs de services, les FAI se comportent un peu comme la grande distribution exigeant des marges arrière avant la loi NRE de 2001.

Des solutions techniques permettent par ailleurs de limiter ces flux, comme les systèmes de cache les rapprochant des consommateurs (CDN, «Content Delivery Network»). Là encore, les opérateurs jouent un jeu trouble, accusant des prestataires comme Akamaï de «se cacher derrière le peering» pour mieux ensuite tenter de fourguer leur offre de cache propriétaire... moyennant finance. Ou, là encore, comment faire payer les autres pour faire soi-même des économies.

Ces technologies de cache n'ont rien de neuf. Depuis toujours, bon nombre de systèmes d'information du net sont incapables de tenir la charge sans ces caches. C'est pas exemple le cas du système de nommage, le DNS, qui arrive à supporter la charge en la répartissant dans une hiérarchie de serveurs. La nouveauté est plutôt dans cette volonté de tout rentabiliser immédiatement, sans plus construire de bien commun bénéfique à moyen ou à long terme à tous.

Autre exemple de technologie permettant d'optimiser la distribution : le P2P. Quelque part, elle n'est qu'une extension du cache à tous les clients, qui deviennent à leur tour tous serveurs... Induisant une plus grande perte de contrôle sur la diffusion, elle s'est attirée les foudres de certains ayant droits et de leurs alliés et permet de limiter drastiquement les coûts de distribution.

À rebours de ce progrès technologique, il est question aujourd'hui de combattre le streaming. Gageons que demain, nous aurons à payer pour le DPI et les filtres qui nous seront infligés, que nous aurons un internet plus lent, moins sûr et où les créateurs ne gagneront pas un euro de plus.