29 mars 2017. Je regarde le calendrier et me dis que je n'aurais jamais cru il y a un an, il y a six mois que nous en serions là. Que François Fillon serait le candidat de la droite, et qu'il serait en miettes. Que Benoît Hamon serait le candidat de la gauche de gouvernement et serait dans un tel pot au noir. Qu'Emmanuel Macron ne se soit pas encore effondré. Il est vraiment dommage que l'on ne parle pas plus du fond dans cette campagne, tant toute discussion un temps soit peu approfondi a sur lui un véritable effet Dracula.

Le moins que l'on puisse dire est que cette campagne est... surprenante. À gauche, je m'attendais après la belle victoire de Benoît Hamon à des peaux de banane de la "droite du PS", qui a perdu sa gauche depuis longtemps. Je ne m'attendais cependant pas à une trahison aussi claire et nette que celle de Manuel Valls.

C'est peut-être, quelque part, un mal pour un bien. Le PS aura connu sous l'ère Hollande (Martine Aubry me pardonnera d'oublier un instant son passage au primo-secrétariat) une longue déliquescence, de synthèses molles en débats non tranchés. Combien de fois ai-je entendu des amis brillants, pour certains ex-mitterrandiens regretter navrés que "ces gens ne savent vraiment pas faire". Fini, les fausses synthèses qui disent tout et son contraire. Fini, peut-être, le parti d'élus trop souvent au service de leur seule réélection. Il y a une possibilité d'ouvrir en grand les portes et les fenêtres, de débattre à nouveau, de se retrouver sur des bases plus solides.

Je relisais il y a quelques jours le discours de François Mitterrand à Épinay. Ce n'est pas son plus grand. On n'en a retenu que certains passages. Il vaut d'être relu. Le Grand François y parle de l'importance du fond, du travail intellectuel. De l'importance du travail de terrain. Et de bien d'autres choses que le PS ne fait plus depuis longtemps. Certes, l'époque a changé et idéaliser Mitterrand et les années 70 ne nous emmènerait pas bien loin. Mais je suis convaincu que le PS et nombre de ses grands élus ont perdu en grande partie la bataille en ne menant plus dans la durée ce combat des idées, du terrain et en se prêtant trop au jeu de la communication. Qu'il est étonnant aujourd'hui de voir le système médiatique contrôlé à de très rares exceptions près par les puissances de l'argent se jouer des candidats de gauche ! La Gauche s'est laissée emmener sur le terrain de la Droite. Sans surprise, cette dernière joue mieux à son propre jeu de coups médiatiques, d'affaires, d'affaires dans l'affaire, de populisme et d'électoralisme à la petite semaine. Tout cela peut changer, doit changer. Vivement demain !

Ce constat étant fait, cette lueur d'espoir étant entrevue, que faire pour la présidentielle ? En 2012, j'avais défini 7 critères. Et j'avais fait mon choix. En 2017, je n'ai pas besoin d'autant finasser. Je suis de gauche, parce que je pense que l'égalité ne vient pas naturellement, mais qu'il faut sans cesse remettre le métier sur l'ouvrage pour plus d'égalité, de principe ou réelle. Parce que je pense que je vivrai mieux et que mes enfants vivront mieux si tout le monde vit dignement. Parce que je ne pense pas que la quête effrénée de la richesse (et de la niche fiscale) donne du sens à la vie. Parce que je crois que le bon vieux discours sur la lutte des classes garde aujourd'hui l'essentiel de sa justesse, même si les contours de ces classes ont changé. Les damnés de la terre ne sont plus aujourd'hui mineurs, mais agents d'entretien auto-entrepreneurs au temps de travail (partiel) éclaté, exploités dans certains centres d'appel, etc. L'argent va toujours à l'argent. Mieux vaut, plus que jamais, être héritier plutôt que travailleur.

Laissons de côté Fillon et Le Pen. Il est évident que je ne voterai jamais pour ces gens. Oublions également les candidats fantaisistes ou les simili-lepénistes comme Nicolas Dupont-Aignan. Au centre droit, Emmanuel Macron place le curseur économique bien trop à droite avec des politiques qui ont déjà échoué sous Hollande. Ses propositions "sociales" me hérissent. J'ai beau être plutôt dans le camp des favorisés, avec un métier sûr (aujourd'hui !) et rémunérateur, j'ai déjà pu ressentir à quel point on ne négocie pas sur un pied d'égalité avec son patron, quel qu'il soit. Exit Macron, donc, avec l'illusion individualiste.

Je suis, soit dit en passant, sidéré par la fascination que certain-e-s ont pour Emmanuel Macron et par la nouveauté que certains lui prêtent. Ainsi, un inspecteur des finances, ancien banquier, ancien secrétaire général de l'Élysée, ancien ministre serait un anti-système... Je me demande avec quelle définition de "système". Je ne recherche pas, pour ma part, un candidat "anti-système", ne serait-ce que parce que je crois plus aux évolutions qu'aux révolutions. Mais, tout de même... Ces gens ont perdu le nord... Entendons-nous bien : tous les soutiens de Macron ne sont pas comme ces lapins affolés par les phares d'une candidate blonde qui a la côte dans les sondages. Certains sont sincèrement sociaux-libéraux. Je ne pense pas qu'ils soient plus que quelques pourcents.

Bien à gauche sont Jean-Luc Mélenchon et ses "insoumis". J'ai beaucoup de respect et d'estime pour Mélenchon. De manière intéressante, Michel Rocard, avec qui il s'est souvent confronté, avait également beaucoup de respect pour son travail intellectuel. J'ai cependant un premier problème avec la tonalité de sa campagne. Le «dégagisme», c'est bien gentil, mais ça ne fait pas une société sereine. Vous la pressentez, vous aussi, cette chasse aux sorcières qui vient ? Son programme est, sinon, intéressant et le fruit d'un passionnant travail de fond. Il pêche souvent malheureusement par manque de réalisme. Tantôt on renationalise les autoroutes. Je ne suis pas contre, mais avec quel argent ? Tantôt on "socialise" (que cela est joliment dit !) les banques de dépôt. Même remarque ! En plus de ces points, je pense cependant que c'est son attitude vis-à-vis de l'Europe qui me pose le plus problème. J'ai encore en tête les paroles de Michel Rocard à qui l'on demandait ce qu'a réussi l'Europe et qui expliquait, non sans les longues disgressions dont il était coutumier, que l'Union Européenne a apporté la paix en Europe. Que les générations plus jeunes comme les nôtres l'avaient oublié, mais que les tensions, les guerres ne s'étaient éloignées de notre continent que fort récemment. Je ne suis pas satisfait de l'Europe telle qu'elle est aujourd'hui. J'enrage devant son déficit démocratique et avait voté "non" en 2005. Je ne veux pas pour autant jeter le bébé avec l'eau du bain.

Chez Hamon, je n'aime pas tout. Je n'aime pas, par exemple, son discours sur la Russie, même si je suis d'accord avec lui sur la nécessité d'engager le rapport de force avec Vladimir Poutine. Lui et ses amis ne comprennent que cela. Je pense, comme Mélenchon, qu'il faut une grande conférence sur les frontières issues de l'ex-URSS, qui sont une véritable poudrière. Mikhaïl Gorbatchev nous avait prévenu dès la chute de l'URSS : nous ne pouvons pas laisser les frontières en l'état. Si nous ne menons pas cette discussion, n'exigeons pas des référendums d'auto-détermination dans les zones litigieuses, j'ai bien peur que nous ne connaissons un nouveau conflit. Je ne vois pas beaucoup de Français prêts à envoyer leurs enfants mourir pour Talinn. J'y suis encore moins prêt, la mère des miens ayant grandi de l'autre côté de la frontière et mes gosses regardant "Masha et Medved" en version originale. Les français connaissent trop mal la Russie. J'avais été frappé dès 2006 par de jeunes ukrainiens de l'est du pays m'expliquant tranquillement que pour eux, l'Ukraine, la Russie, c'était la même chose, qu'ils étaient nés dans un même pays et que la séparation était bien artificielle. Je revois le grand père de ma femme, artiste peintre, me montrer fin 2008 une toile représentant l'Ukraine volée à la Russie par Khrouchtchev. Je me souviens du «cousin ukrainien» dont on riait un peu de l'accent au repas de famille, mais qui n'était clairement pas un étranger d'une autre culture. Je croise des ressortissants russophones des pays baltes me parlant de leur nationalité de papier et de celle de cœur. Les frontières n'ont rien d'intangibles.

Mais, en plus du discours sur l'Europe, je retrouve chez Hamon mes fondamentaux. Et j'apprécie certaines de ses ruptures. Le revenu universel, moqué, caricaturé, est pour moi une des clés à de l'adaptation dans la douceur aux nouvelles formes d'emploi. La taxation des robots est une manière de taxer la valeur ajoutée plutôt que le travail. La lutte contre les perturbateurs endocriniens ne peut que remporter l'adhésion d'un père inquiet qui achète tout plus bio que bio pour ses enfants. J'aime bien également sa posture assumée d'anti-hyper président. Le monde est trop complexe. Personne ne sait tout sur tout. Nous ne pourrons gouverner demain efficacement que collectivement.

Bref, quand je ressors ma bonne vieille boussole, je ne trouve pas le choix bien difficile, ce même si les girouettes médiatiques tournent et grincent. Le Nord n'a pas changé de place. :-)