L'examen en seconde lecture par le Sénat du projet de loi de programmation militaire a été l'occasion d'une intense controverse.

Je viens de mettre en ligne la version courte de la note que j'ai passée à quelques amis afin de les alerter sur ce texte. Au-delà de ces éléments que je qualifierai, peut-être un peu prétentieusement, de «fond», quelques réflexions sur la forme du débat.

Ma note est dans un format court (ami lecteur, si tu ne l'as pas lue, commence par la). C'est la loi du genre. Encore fait-elle deux pages A4. Une seule eut été meilleure, mais je suis loin d'avoir le talent des meilleures plumes. Conséquence naturelle : elle ne fait pas dans le détail et va droit à l'essentiel.

Elle n'étale pas les doutes que l'on peut avoir devant une telle situation. Avec le texte sur la prostitution, par exemple, la question était claire. Filtrer le net pour lutter contre la prostitution était à la fois inutile et dangereux. Avec ce texte, le débat est bien plus nuancé. Et aurait mérité bien mieux que la grosse semaine de «débats» houleux et enflammés jusqu'à l'adoption de la version définitive de ce texte hier au Sénat.

Il est difficile en effet de ne pas reconnaître que le travail effectué par la commission des lois du Sénat, grâce, si j'ai bien compris, essentiellement aux propositions conjointes de son Président, M. Jean-Pierre Sueur et de M. le Sénateur Jean-Jacques Hyest n'est pas une avancée. Avec lui, l'exécutif est d'avantage responsabilisé. Et ce que dit M. Sueur est exact : cet article est plus protecteur. Il est significatif de lire quelqu'un comme Jean-Marc Manach, difficilement soupçonnable de complaisance envers les promoteurs de la société de surveillance, étaler ses doutes.

Oui mais, voila, l'affaire Snowden est passée par là et la confiance est rompue. «On» n'est plus prêts à se contenter de la bonne parole de l'exécutif. «On» veut d'autres garanties, de contrôle indépendant - bref, de séparation des pouvoirs.

Comment s'étonner alors qu'en un temps aussi court la contradiction tourne au pugilat en ligne ? Le réseau nous incite à conforter notre propre opinion. Nous trouvons plus souvent des liens de «contenus» avec lesquels nous sommes en accord vers d'autres «contenus» avec lesquels nous serons plutôt en accord. Le réseau n'est pas une nouvelle agora.

Les réseaux sociaux, et notamment Twitter, amplifient encore ce phénomène. Les vieux dans la salle se souviendront peut-être des débats enflammés, à grands coups de blogs, à l'occasion du «Référendum français sur le traité établissant une Constitution pour l'Europe». La virulence est ici exacerbée par la limite des 160 caractères. On ne nuance plus, on cherche le mot qui fait mouche, la formule qui tue. Twitter est un peu au débat en ligne ce que les chaînes d'information continue sont à l'information...

Dans ce contexte, l'effacement du «Conseil National du Numérique» n'est que plus regrettable. Il devait éclairer l'avenir... Il tente pour l'heure laborieusment d'échapper au ridicule. Il aurait pu s'auto-saisir à plusieurs occasions. Il ne l'a pas fait. Je partage totalement l'opinion exprimée par Marc Rees dans son récent article «Mais à quoi sert le Conseil national du numérique ?». J'avais fait étalage de mes sérieux doutes en découvrant la version 2.0 de cette structure (pas de budget, pas de moyen pas de pouvoir). Que j'aurais aimé avoir tort... Ce «machin» ne sert aujourd'hui que de caution à un gouvernement qui accumule les erreurs côté numérique et société de l'information. Ses membres, pour la plupart de grande qualité, feraient mieux de démissionner plutôt que de continuer à cautionner cette mascarade.

On en vient naturellement à se demander quelles nouvelles formes politiques ou institutionnelles pourraient nous apporter un progrès en matière de gouvernance «des Internets». J'ai beaucoup lu depuis hier des propos sur le thème «On a essayé la droite, puis la gauche... Ils sont tous aussi nuls... On fait quoi maintenant ?». En forçant à peine le trait, j'estime que le problème est avant tout dans «notre» manière de militer. De manière évidente, la stratégie de l'essaim d'hacktivistes qui se rassemblent au gré des dossiers ne fonctionne pas. Depuis au moins quinze ans, nous accumulons les échecs, non sans hurler à chaque fois à la trahison. «Nos thèmes», et plus encore «nos positions», ne percent pas.

Il est, encore, temps de nous remettre en question. Peut-être essayons-nous encore et toujours d'utiliser ce marteau que nous avons sous la main alors qu'il nous faudrait plutôt un autre outil...