(Les promoteurs d'un internet libre et ouvert regroupent parfois sous le sobriquet "lois en I" les textes proposés par la droite depuis 2002 tendant à limiter les libertés ou à atteindre à la vie privée en ligne. DADVSI, HADOPI, LOPPSI en sont les specimens les plus célèbres.)

Hier, à peine le forcené Mohamed Merah abattu, le Président de la République (majuscules par respect pour la fonction) a déclaré que :

« Toute personne qui consultera un site internet qui fait l'apologie du terrorisme ou qui effectue un voyage à l'étranger pour suivre des travaux d'endoctrinement, ou qui fait l'apologie de l'extrémisme sera punie par la loi. »

Incriminations bien floues et bien larges qui rappellent pêle-mêle :

  • le système de visas soviétique, où une autorisation était requise pour voyager à l'étranger ;
  • la surveillance du net à la sauce libyenne, syrienne - on n'ose dire marocaine, ou qatari, c'est trop politiquement incorrent.

Le réflexe répressif est à nouveau instantané et, comme tout réflexe, précède la nécessaire réflexion sur ce sujet difficile.

Il semble interdit dans le débat français de s'interroger sur les racines de telles dérives. Sur les raisons pour lesquelles des franges entières de la population sont exclues, abandonnées. Et pourquoi, même si la plupart de ces hommes et ces femmes se battent courageusement pour une vie meilleure, quelques individus recourent à des formes d'action aussi odieuses que radicales. Après les tueries, le Premier ministre norvégien avait estimé que son pays allait devoir être plus ouvert et plus solidaire. C'est loin, la Norvège...

Si les crimes de Merah ne sont en rien excusables, il est peut-être temps de s'interroger collectivement sur les contrôles au faciès, la «chasse aux roms» ordonnée par un ministre de l'intérieur, les discriminations à l'embauche, la chasse aux couples mixtes et aux «mariages gris», la stigmatisation des plus pauvres, etc. Tout ce qui fait que, comme le disait déjà Coluche, «certains sont plus égaux que d'autres».

Il est peut-être également temps de s'indigner de la manière dont les médias traitent ce genre d'actualité. À quoi bon nous indiquer qu'un «invidivu français d'origine algérienne» est soupçonné d'être l'auteur de telle ou telle crime ? Le fait d'avoir une carte d'identité française rendrait-il psychopathe ? Y'aurait-il plusieurs types de français ? Nos voisins allemands seraient-ils donc naturellement immunisés contre ce type de dérive ? Cette grille d'analyse communautariste devrait être proscrite par tous les démocrates.

Revenons au dernier coup de menton sarkoziste. Tout comme chez mes amis de Reflets, ce genre de déclaration fait chez moi tilt. Il est synonyme de surveillance généralisée, de DPI, d'analyse du détail de toutes nos communications. Ce qui, en plus d'être dangereusement liberticide, est également et surtout inefficace. À une surveillance de ce type répondra le recours à de la cryptographie forte et à des serveurs mandataires situés à l'étranger. Cette course aux armements numériques rendra encore plus complexe le travail de surveillance, sur commission rogatoire, des forces de l'ordre. Comme le souligne RSF, les dommages collatéraux d'un tel texte seraient considérables.

Tentons une analogie : en réponse à des attentats, Nicolas Sarkozy propose de surveiller toutes les routes et toutes les voitures. Les mieux équipés/formés sauront toujours dissimuler ce qu'ils souhaitent aux forces de l'ordre. Les autres y laisseront leur vie privée. Un pas de plus vers un régime autoritaire, comme le souligne Numerama...

L'étendue du propos sarkozien laisse par ailleurs songeur. Où commencent «les travaux d'endoctrinement» et «l'apologie de l'extrêmisme» ?

La seule arme efficace contre la diffusion de contenus odieux est le retrait de leur source. À l'extrême limite, la France et les démocraties seraient plus efficaces et cohérentes en prônant la «cyber-guerre» contre les sites diffusant de tels textes ou vidéos. Plus largement, la lutte contre le développement de l'extrêmisme passe par celle contre la pauvreté. La radicalité pousse souvent sur la pauvreté et l'exclusion.

Ironiquement, ces déclarations brutales de Nicolas Sarkozy ont lieu le jour où le conseil Constitutionnel censure le coeur de la loi sur la carte d'identité biométique, retoquant la puce e-commerce et, surtout, la création d'un fichier centralisé de données biométriques. Je ne sais pas si des statistiques de censure par le Conseil Constitutionnel existent. En matière de société de l'information, le nombre d'interventions des sages de la rue Montpensier est impressionnant. Triste record d'une époque angoissante...