(édition : titre original "Une France numérique en noir et blanc ?" modifié en "Le numérique français, coincé à l'époque de "The Artist" ?, selon la suggestion d'Henri Rouillier du Nouvel Obs)

Les médias reviennent ce matin à juste titre sur la belle victoire de "The Artist" aux Oscars. Remportant les récompenses du meilleur film, meilleur acteur, meilleur réalisateur, meilleure musique et meilleurs costumes, est célébré comme le symbole de la réussite du cinéma français.

Le Président de la République a cependant gâché la fête en tentant immédiatement une OPA sur ce succès et en l'attribuant, avec ce culot qui est sa marque de fabrique, à l'HADOPI. Que cette loi aussi répressive que régressive n'ait pas rapporté un euro à la création et que le film ait ironiquement été financé par... Studio 37, la société de production d'Orange n'a probablement aucune importance. Le sarkozysme est depuis longtemps une non-pensée hors sol entretenant un rapport lointain avec la réalité, ergotant au fil des évènements, sans colonne vertébrale idéologique ni même de cohérence.

Cet état de fait pourrait être simplement amusant s'il n'était pas amplifié par une certaine paresse médiatique. Quel journaliste se livre à un exercice basique de «fact checking» ? Qui pour demander au désormais candidat sur quels chiffres, sur quelle analyse il s'appuie ? Comme depuis toujours en France (il en était de même sous François Mitterrand), le Chef de l'État ne saurait être interrogé, repris. Le droit de suite reste cette petite chose charmante propre à nos amis anglo-saxons.

Cette profonde carence de notre démocratie ne contribue pas à réduire la fracture entre des dirigeants pour beaucoup issus du même moule des sciences politiques et une société numérique en rapide évolution, dont les acteurs les plus innovants ne sont souvent pas issus des grandes institutions ou des grandes filières nationales.

Nos amis américains font peut-être d'ailleurs ici une nouvelle fois preuve de cet humour délicieusement moqueur envers nos travers bien nationaux. Le premier film français ainsi primé à Hollywood a été tourné à Los Angeles, et est un hommage muet en noir et blanc... au cinéma américain. «So French !» a-t-on envie d'ajouter, en se disant que les Folies Bergères, l'arc de triomphe et le «gai paris» ne sont pas bien loin.

Au nom de la défense de notre Glorieux Passé et d'une conception absolutiste du droit d'auteur remontant au 18ème siècle, la France continue, en refusant de prendre acte du changement de civilisation induit par la possibilité donnée à chacun d'être non seulement client mais également éditeur de services et de contenus, à mener une véritable guerre à la société de l'information. En plus de voter une litanie de lois idiotes, la France réagit en effet en créant... de nouvelles administrations. Avec cependant, reconnaissons-le, une petite touche sarkoziste innovante : le clientélisme. Aux producteurs de musique et de cinéma est ainsi offerte une HADOPI, coûteuse machine à envoyer des courriers d'avertissement. Aux entrepreneurs du numérique est offert un «Conseil National» nommé par le Président de la République, et que l'on consulte quand cela ne dérange pas trop. Au monde de la musique est promis un «Centre National», dont l'objet principal est de soutenir la production alors que le problème essentiel est de diffusion. Autant de «machins» coûteux et inefficaces, sauf pour répandre la parole du candidat-président - et c'est bien là l'essentiel.

Le mal est très profond et ne relève manifestement pas d'une classique coupure droite/gauche. L'équipe de François Hollande brille en effet par son conservatisme en la matière. Se défendant de ne promouvoir que la culture numérique commerciale pour mieux se concentrer exclusivement sur cette dernière, elle refuse, par peur de déplaire aux lobbies, de choisir entre le saut dans le 21ème siècle et la défense du droit d'auteur à la papa, en estimant qu'«il y aura toujours une petite part d’échanges entre individus, qui sera limitée, marginale, face à laquelle il n’y a pas à avoir de démarche répressive» tout en scandant au MIDEM qu'il n'y aura ni dépénalisation ni légalisation de ces échanges. Comprenne qui pourra... Ce classicisme ne s'exprime hélas pas que sur le seul sujet - emblématique - de «l'après-HADOPI». Pour soutenir l'innovation dans le numérique, le candidat socialiste propose la mise en place... d'une banque des PME. Soit un retour en arrière de 10 ans vers la BDPME. «Le changement, c'est maintenant» ? On remarquera au passage qu'une telle proposition n'a rien de clivant. De la gauche, on attend tout de même qu'elle s'attelle à permettre à chacun d'entreprendre plutôt que de proposer des mesures qui ne bénéficieront in fine qu'à ceux qui ont déjà des fonds propres ou sont capables d'inspirer confiance à une banque (les prêts des institutions publiques comme Oseo ou l'ex-BDPME sont toujours conditionnés à l'obtention d'un prêt auprès d'une banque).

Cette France numérique en noir et blanc n'est pourtant pas une fatalité. Le réalisateur de «The Artist» souligne lui-même qu'un de ses précédents films, «La classe américaine» «n'existe que grâce au téléchargement illégal». Il est temps d'arrêter d'obtempérer servilement aux injonctions des rentiers et de leurs lobbies et de se désintoxiquer de la nostalgie du «bon vieux temps». Il est temps de repartir de la réalité des pratiques et de leur impact pour rétablir l'équilibre entre les droits dans la société de l'information, gravement perturbé par les intégristes de la «propriété intellectuelle». Il est temps d'enfin se préoccuper du public, des innovateurs, mais aussi des artistes, des créateurs et de leur donner de nouveaux droits et des institutions adaptées.