Le premier tour des «Primaires Citoyennes» aura lieu ce dimanche 9 octobre. Je n'étais pas favorable à cette démarche, considérant qu'un parti-creuset doit désigner son candidat puis convaincre, et étant hostile à une dérive vers le mode de fonctionnement du parti démocrate américain... Mais les primaires sont là et, un peu comme avec les institutions de la Vème république, il nous faut faire avec.

Ces primaires sont, pour moi, un moment important après près de 10 ans d'engagement politique, dans le sens le plus traditionnel du terme, pour une société de l'information ouverte et les libertés numériques. L'occasion de regarder (pas trop longtemps) dans le rétroviseur, de faire un point sur mes engagements et de vérifier leur cohérence.

En 2003, quand j'ai adhéré au PS, je souhaitais participer à la rénovation préconisée par Arnaud Montebourg. Le député de Saône-et-Loire représentait pour moi un espoir de changer la «maison rose» de l'intérieur, d'en refaire un lieu d'élaboration d'un projet en adéquation la société. Je pensais alors déjà, peut-être du fait de mon pessimisme déterminé, que cela prendrait du temps. Sur ce point au moins, je n'avais pas tort.

Le compagnonage d'Arnaud se sera en effet avéré décevant. Après quelques années d'enthousiasme militant, il m'a bien fallu me rendre à l'évidence : Montebourg est un bon procureur, tenace, courageux, déterminé, mais pas un bon politique, capable de construire un camp et d'emporter une majorité. Bien que suscitant toujours une certaine sympathie hors du PS, il reste aujourd'hui seul, bien plus seul qu'en 2002-2003, par exemple. Les vagues d'enthousiastes le soutenant ont reflué les unes après les autres. Il aura perdu au fil du temps de sa cohérence, notamment en cumulant mandat de député et présidence d'un conseil général. On est loin du Montebourg de «La machine à trahir».

Pire encore, Arnaud ne m'a semblé ni travailler ses dossiers, ni s'appuyer suffisamment sur ses amis et plutôt tenter de pallier ces insuffisances par son charisme. Je reste profondément déçu par ses prises de position lors de l'examen des projets de loi DADVSI et HADOPI. Qu'il ne soit pas d'accord est une chose. Qu'il ne travaille pas et devienne le jouet de puissants lobbies n'est pas acceptable.

En rejoignant Arnaud en 2003, j'ai heureusement également rapidement rencontré, à Fouras, à l'université d'été du cournat NPS, un certain Christian Paul. À cette époque, Christian avait déjà coordonné la rédaction de la note «Vers la cité numérique» de la Fondation Jean Jaurès et suscité la création du Forum des Droits sur l'Internet, un lieu de débat sur les enjeux de société du numérique dont les labs de l'HADOPI ne sont qu'un pâle ersatz sarkozisé. Dès 2003, il prend position publiquement contre ce que l'on appellera ensuite «La guerre au partage» et dénonce la répression féroce qui s'abat sur les téléchargeurs, pour certains réveillés à l'heure du laitier par les forces de l'ordre et subissant toute la rigueur d'une procédure pénale.

Je choisis de m'engager sur ces sujets aux côtés de cet homme intelligent et courageux, qui a à l'époque une citation de Jaurès en baseline de son blog : «Le courage, c'est d'agir».

À ses côtés, et avec bien d'autres, je prépare le projet de loi «droits d'auteur» (DADVSI), puis travaille sur bien d'autres projets comme HADOPI, la loi dite sur la télévision du futur (où nous dénonçons l'absence de prise en compte de la diffusion sur le net), la loi sur la réduction de la fracture numérique, la LCEN, la LOPPSI2, etc.

Sans oublier une PPL où nous étions, pour une fois, à l'offensive, qui proposait une vision exigeante de la neutralité du net et qui a été soutenue à l'unanimité par le groupe socialiste. Bref, nous nous efforçons de développer une vision cohérente de la société de l'information, allant des infrastructures aux usages les plus avancés et les plus controversés.

Jusque fin 2008, nous étions dans l'opposition interne au PS. Non sans grincements de dents. Le premier secrétaire de l'époque, un certain François Hollande, brille par son indécision et son refus de prendre position. Déjà en 2005, il préconisait une solution qui ne soit «ni la riposte graduée, ni la licence globale». 6 ans plus tard, chacun peut constater qu'il en est au même point, faute de travail et, il faut bien le dire, du minimum de courage politique nécessaire à une prise de position dans ces débats houleux.

En novembre 2008 a lieu le congrès de Reims. François Hollande n'est (enfin !) plus 1er secrétaire du PS. Je ne connais pas bien Martine Aubry. Je l'ai soutenue en voyant mes amis faire de même, parce que je sais la force de ce qui nous rassemble. J'attends de voir. Et je ne suis pas déçu.

Il y a la mise en place du laboratoire des idées, qui s'avérera être un formidable lieu de réflexion collective. Les commissions du parti sont revigorées. La commission «médias» dirigée par Patrick bloche, notamment, ne partage avec son ancêtre de l'ère Hollande que le nom. On y discute, on y débat. Les lobbies n'y ont plus la première place. Un travail lent, patient est entrepris. On ne sort pas le PS du coma où il était plongé depuis plus de 10 ans en quelques jours.

Le changement est malgré tout rapidement perceptible au plus haut niveau. Martine écoute, consulte, tranche. Le PS prend en 2009 position en tant que tel (et non plus via tel parlementaire ou tel groupe) contre le projet de loi HADOPI. Le programme numérique est mis en chantier.

Deux ans plus tard, je souhaite que se poursuive cette construction. C'est pourquoi mon suffrage ira le 9 (et si elle a besoin d'un second tour, le 16) à Martine Aubry.

Martine a en effet fait preuve d'un courage certain en ne craignant pas de heurter de puissants lobbies en affirmant à plusieurs reprises sa volonté d'abroger l'HADOPI et d'autoriser certains échanges en ligne. Sur ce même dossier, elle a également fait preuve de cohérence en proposant, conformément à nos engagements internationaux, une compensation à ces échanges que l'on ne peut raisonnablement interdire. Au-delà de cet exemple, elle me semble être de tous les candidats à cette primaire celle qui a la vision personnelle la plus construite de la société de l'information. Elle n'est pas une spécialiste, certes. On ne le demande pas à un Président. Mais elle a travaillé le fond et a su s'entourer de la quasi-totalité de celles et ceux qui sont intervenus sur les dossiers numériques au PS : Christian, évidemment, mais aussi Patrick Bloche, Didier Mathus, François Brottes, Corinne Erhel ou encore Daniel Kaplan. Qui manque à l'appel ?

Le 9 octobre, j'invite donc celles et ceux qui se mobilisent régulièrement pour les libertés numériques à se rendre dans leur bureau de vote... et à choisir le bon bulletin !