Numerama.com : Le Parti Socialiste promet d'abroger la riposte graduée. Mais quel avenir le Parti Socialiste compte-t-il donner à la Haute Autorité pour la Diffusion des Oeuvres et la protection des droits sur Internet (Hadopi), dont les missions sont plus larges que la seule riposte graduée ?

Ludovic Pénet : Permettez-moi tout d'abord de souligner que je ne parle pas au nom du PS. Je reviendrai un peu plus loin sur ce qu'est le laboratoire des idées. Je suis plutôt un citoyen expert qui contribue de longue date à ses positions et a donc, de ce fait, une certaine vision de ce qui se passe dans ce parti.

Il y a effectivement aujourd'hui un consensus pour abroger la riposte graduée. La haute autorité dans sa forme et ses missions actuelles ne peut être que supprimée, tant la répression est inscrite dans son génome.

Il faudra par contre, à l'évidence, instituer un régulateur fort et mieux soutenir certains secteurs, comme la musique.

Nous n'échapperons pas au débat sur la fusion ARCEP/CSA et à la confrontation sous-jacente entre secteur des télécoms, habitué à une régulation de l'abondance, et monde des médias surtout concerné ici par des régulations fondées sur la rareté, notamment des fréquences.

Ce débat va de paire avec celui sur la constitution d'un pôle public de l'Internet, coordonnant les efforts des différents médias de service public en la matière. Il nous faut, en effet, idéalement basculer d'une logique de quota à une logique de soutien à la production, qui passe, entre autres, par un pôle public fort. Alors que la consommation, notamment des plus jeunes, bascule de plus en plus vers des contenus «à la demande», et même si la télévision reste aujourd'hui encore le média de référence, je ne vois pas d'autre évolution possible, du moins si l'Internet reste aussi ouvert qu'il l'est aujourd'hui.

Le soutien au secteur de la musique passera par un mix de soutien à des initiatives de terrain, créant du lien, et de soutien à la filière dans son ensemble. La hâte du gouvernement dans la mise en place d'un «Centre National de la Musique» ne me dit rien de bon. Les échos que j'en ai tendent plutôt à montrer que l'on s'apprête à déshabiller certains acteurs pour en habiller d'autres et, au final, apporter assez peu à ce secteur.

Où en est précisément la réflexion sur la licence globale, sur le type d'oeuvres couvertes, les droits nouveaux qui seraient accordés, les éventuelles restrictions, son montant, son mode de redistribution... ?

La réflexion sur «l'après HADOPI» a lieu depuis longtemps. Je la fais même remonter bien avant l'HADOPI avec les débats préparatoires à l'examen du projet de loi DADVSI. L'HADOPI n'est en effet pas un accident dans la stratégie de la droite mais au contraire un geste cohérent avec la politique déployée depuis 10 ans. Et, souvenez-vous, une première tentative d'instauration d'une riposte graduée avait eu lieu lors de l'examen de ce premier projet de loi.

Pour autant, même si la réflexion est ancienne, les besoins ont désormais évolué. Nous n'en sommes plus à expliquer pourquoi «le choix HADOPI» est fondamentalement mauvais mais à détailler les alternatives.

À l'initiative de Christian Paul, j'anime le groupe de travail sur le numérique du laboratoire des idées. Dans les semaines qui viennent, nous allons plus particulièrement travailler à :

  • préciser le cadre général ;
  • énumérer les options juridiques ;
  • aborder plus en détail certains secteurs, comme la musique ou le cinéma.

Le «lab» est un cadre intéressant pour ce genre de travaux. Structure satellite du PS, il est possible d'y explorer de nouvelles pistes sans pour autant engager le parti. Cela donne donc une souplesse intéressante. Le «lab» a également un lien privilégié avec le PS et, sur le numérique, la plupart de nos propositions ont par exemple été intégrées au projet.

Maintenant que l'étape du projet est passé, l'objectif sera d'éclairer les candidats aux primaires et leurs équipes sur cette question puis d'alimenter le programme de celle ou celui qui sera investi.

Concernant le cadre général, il me semble aujourd'hui clair pour tous que l'on ne peut qu'aller vers une autorisation ou une tolérance de certains échanges pour tous les types d'oeuvres, qu'elles soient musicales, audiovisuelles, ou d'un autre type. On parle certes plus de la musique car elle a été historiquement la «ligne de front» et qu'on ne peut pas traiter en profondeur de tous les secteurs à la fois, mais la solution est nécessairement globale.

Il faudra, dans le même temps, prendre en compte les réalités de chaque secteur. Si le cadre général sera le même pour tous, la chronologie des médias du cinéma appelle une attention particulière, par exemple.

Le type précis d'autorisation est l'un des principaux points de débat. Entre l'interdiction pure et simple et la légalisation totale existent quelques autres pistes, comme le «cercle familial étendu» ou un «fair use à la française». Pour moi, le bon niveau d'autorisation doit permettre la co-existence entre les échanges «raisonnables» entre particuliers et l'offre commerciale. Ce caractère raisonnable n'est pas définissable une fois pour toute dans la loi, mais doit plutôt être ajusté dans le temps par le régulateur et le juge en fonction des usages et de l'état de la technologie.

L'offre commerciale fait l'objet de longue date de toute notre attention. Patrick Bloche n'a pas répété pour rien depuis des années que le problème de la musique en ligne est avant tout économique. J'ajoute qu'il me semble également juridique, le blocage de l'accès au catalogue et les minima garantis trop élevés ayant étouffé le développement de bon nombre de nouveaux services innovants.

Une des pistes que nous explorerons plus particulièrement est la gestion collective obligatoire, qui figure d'ailleurs dans le «programme numérique» et qui aurait l'avantage de rendre plus juste l'accès aux catalogues. Il faut globablement plus de souplesse et de transparence dans le fonctionnement du secteur commercial. La traçabilité de l'offre finale au particulier jusqu'au reversement au créateur reste encore aujourd'hui un objectif.

Pour travailler sur ce volet "offre musicale commerciale", ce groupe s'appuiera notamment sur Xavier Filliol, vétéran du monde de la musique en ligne et l'un des meilleurs spécialistes français de la gestion de droits.

Le cinéma requiert également une attention particulière. La situation de ce secteur est très différente. Pris globablement, il se porte plutôt bien et n'a pas été impacté de la même manière que celui de la musique. Il a cependant des problèmes spécifiques, dont en particulier celui de la chronologie des médias. Là encore, différentes options s'offrent à nous allant du maintien en l'état à la suppression pure et simple. Je note pour ma part que la chronologie des médias fonctionne encore plutôt bien. Casser quelque chose qui fonctionne n'est pas nécessairement opportun... Les pistes de simplification sont donc les plus intéressantes. La proposition de Philippe Aigrain de distinguer la diffusion en salle, la première mise à disposition d'une copie numérique au publique et la première diffusion en broadcast (typiquement à la télévision) est intéressante.

Concernant le montant de la contribution dont auraient à s'acquitter obligatoirement les internautes, je pense essentiel de se poser en premier lieu la question de sa nécessité. Si les textes internationaux nous imposent, notamment avec le «triple test», de compenser une éventuelle exception, il n'en reste pas moins qu'il faut encore qu'il y ait quelque chose à compenser. Or, de nombreuses études montrent que les plus gros «consommateurs» de culture sont également les «plus gros téléchargeurs»...

La nature de cette contribution est elle-même un sujet de débat. S'il faudra, pour commencer rapidement, probablement se contenter dans un premier temps d'un dispositif uniforme et inclus dans l'abonnement internet, il semble souhaitable de rendre rapidement cette contribution socialement juste en la modulant selon les revenus.

La répartition de cette rémunération est l'un des sujets les plus passionnants. Il nous faudra probablement combiner une dose d'affectation directe à certains bénéficiaire d'une partie de sa contribution par l'internaute avec des modèles s'appuyant sur les statistiques des «plateformes légales» ainsi qu'une part utilisée pour le soutien aux nouveaux créateurs.

L'affectation directe est une des pistes à laquelle je suis le plus attaché. Je suis en effet souvent choqué par le manque de valeur ajoutée de certains médias officiels par rapport à certains blogs spécialisés. Avec ce système, on pourrait choisir de soutenir directement certains nouveaux entrants. Pourvoir donner un peu de sous de cette manière à reflets.info, par exemple, m'intéresserait.

À l'évidence, cette contribution devra remplacer et non s'ajouter aux autres rémunérations similaires existantes. La rémunération pour copie privée créée par Catherine Tasca était bien adaptée à l'époque de son instauration. Aujourd'hui, alors que le support disparaît, il nous faut probablement basculer vers un système centré sur les usages.

Les divers prélèvements sur les FAI institués de manière incohérente par la droite tantôt au bénéfice de la musique, tantôt au bénéfice du cinéma, tantôt pour compenser la fin de la publicité à la télévision devront être revus. Ils font également partie de l'équation, les FAI répercutant en bout de course ces prélèvement sur la facture présentée au consommateur.

Pourquoi exclure les plateformes commerciales de la licence globale, et comment pourront-elles rivaliser avec les offres non marchandes ?

Une règle juste et simple me semble être que toute personne tirant un bénéfice commercial de l'exploitation d'une oeuvre doit soutenir la création.

Si, comme nous le pensons aujourd'hui, une gestion collective obligatoire est instaurée, les acteurs à but lucratif auront un accès facile, mais logiquement payant, aux catalogues. À eux ensuite d'être suffisamment innovants pour nous donner envie de payer leurs services.

Que cela soit en terme de facilitation, d'éditorialisation ou de relation directe avec les créateurs, beaucoup me semble devoir être fait. Je dis souvent de manière un peu provocatrice que les éditeurs de service qui ne nous apportent pas une meilleure expérience qu'un réseau P2P ne méritent pas que nous les rémunérions...

Certains affirment également, de manière un peu provocatrice, que la musique n'a plus de valeur en tant que telle mais que c'est aujourd'hui son accès et les services associés qui sont monétisables. Ma position est un peu différente. Je pense au contraire, et je rejoins là certains producteurs indépendants, qu'il faut redonner une valeur à la musique, en permettant le développement effectif des offres commerciales et en apportant une rémunération contre les échanges hors marché.

Si l'accès est gratuit, la production de musique et plus largement sa création ne le sont jamais. Les coûts ne disparaissent pas par enchantement. Avant la dématérialisation, les coûts de distribution ne représentaient qu'environ 20% du coût pour le client final. Le reste est toujours là !

2011 a été l'année des rapports sur la neutralité du net. Si le PS dispose de la majorité parlementaire en 2012, fera-t-il adopter un cadre de régulation ?

Ces dernières années, le PS a fait un patient travail de contre-propositions avec les multiples PPL déposées à l'Assemblée et au Sénat. Il semble évident dans ce contexte que celle présentée par Christian Paul début 2011 et soutenue à l'unanimité par le groupe socialiste à l'Assemblée serait la base d'une telle régulation.

La philosophie de ce texte est très simple : la neutralité est la règle et les exceptions, par exemple sous forme de services gérés, sont possibles dès lors qu'elles sont dûment justifiées et encadrées par le régulateur. Un tel texte adopté il y a 10 ans aurait par exemple permis le déploiement de la TV-on-ADSL, mais dans des conditions d'accès raisonnables et non discriminatoires pour tous les diffuseurs. C'est une philosophie très différente de celle de la droite, qui sous couvert de défense de la neutralité du net ne vise au mieux qu'au maintien d'un web résiduel dont sont exclus tout ce qui pourra être englobé dans la - très large - définition d'un service géré.

Alors que certains FAI ne cachent pas leur intention de «faire payer Google pour Youtube» tout en expliquant vouloir «faire payer leurs abonnés pour Youtube» et déploient des CDN propriétaires qui ont pourtant la capacité de réduire drastiquement les coûts de diffusion, non sans poser de sérieux problèmes de concurrence, une intervention forte de la puissance publique est plus que jamais requise. In fine ce sont les consommateurs qui se feront plumer sinon.

Nous en avons malheureusement eu l'illustration avec la fuite de ce document sur la vision de l'Internet fixe de la FFT (Fédération Française des Télécoms, ndlr). Alors que les coûts induits sont essentiellement liés à la fourniture de la capacité d'accès plutôt qu'à son taux d'utilisation, et alors que les usages tendent à requérir une connexion constante au net, en fixe ou en mobile, je trouve particulièrement choquant de voir ainsi proposée une grille rétrograde de segmentation en volume et en services. Qui peut raisonnablement soutenir que les paquets de VoIP sont fondamentalement différents de ceux d'autres types d'applications ? La seule explication de ce type de segmentation est la volonté de certains opérateurs de préserver à tout prix leurs offres propriétaires de téléphonie, très rentables. Ne manque en fait à la grille de la FFT qu'une segmentation en temps de connexion pour que le désastre soit complet...

Ce document de la FFT montre, s'il en était besoin, la dangerosité de concéder une exception générale sous prétexte de service géré, comme le proposait notamment Laure de La Raudière. On peut voir que c'est, au final, un blanc-seing pour les opérateurs, qui osent ainsi différencier non seulement la VoIP mais également les newsgroups, etc. L'opération de diversion de l'UMP ne fait d'ailleurs pas illusion. En défendant une neutralité en trompe l'oeil selon un calendrier qui ne vise qu'à occuper l'espace public et à tenter de susciter la sympathie d'une partie des internautes d'ici 2012, l'UMP est en effet dans le ministère du verbe alors qu'elle est aux responsabilités.

Si les problèmes des opérateurs sont vraiment liés à l'utilisation de la bande passante par leurs abonnés, qu'ils proposent des offres différenciées selon le débit maximal théorique ! Que l'on paye plus pour 100 Mbps que pour 512 Kbps peut, dans certains cas, être logique.

Avec le déploiement du très haut débit se pose de plus en plus le risque de la fracture numérique. Comment l'éviter sans aggraver ni la dette publique, ni la facture de télécommunications des ménages ?

Les maîtres mots sont ici mutualisation et orchestration, soit l'opposé de ce que la droite a fait ces dernières années.

Leur politique consiste en effet, en résumé, à compléter par des prêts les investissements des collectivités souhaitant déployer un réseau fibre là où les opérateurs n'ont pas l'intention de se déployer dans les années qui viennent.

En procédant ainsi, on a laissé déployer de multiples réseaux redondants dans les grands centres urbains (sans pour autant régler le problème de la montée de la fibre dans les immeubles...) en abandonnant les territoires les plus isolés à leur sort. La co-existence de réseaux concurrents n'est pas nécessairement un mal et nous ne sommes pas dogmatiquement partisans d'un réseau unique. Ce serait même techniquement idiot. Une dose de mutualisation était possible et reste souhaitable. Cette politique de la droite a aggravé la fracture territoriale : les citoyens des territoires les plus isolés devront payer plus que ceux de zones déjà privilégiées, comme Paris ou les Hauts-de-Seine, ce alors que leurs collectivités locales sont parfois déjà exhangues et qu'ils sont parfois également exclus de l'accès au haut débit.

On aurait pu faire autrement, en coordonnant mieux les efforts des opérateurs pour mutualiser une partie des investissements dans les zones denses et réaffecter les sommes ainsi économisées vers les zones moins denses. Cela reste dans une certaine mesure possible. Certaines rentes peuvent être réaffectées au déploiement du réseau fibre, comme par exemple la rente cuivre, dénoncée à de multiples reprises par l'UFC-Que Choisir.

Le reste des sommes requises une fois cette mutualisation opérée et ces rentes réaffectées n'est en fait pas élevé au regard de l'importance du déploiement du très haut débit partout sur le territoire. On parle ici d'un grand réseau de la même importance stratégique que le réseau ferré, le réseau électrique ou le réseau téléphonique en leur temps. C'est assurément un élément essentiel de compétitivité et un choix que devrait faire un président progressiste. La modernisation des services publics ruraux, par exemple, tirerait un grand bénéfice du déploiement de ces réseaux.

Deux autres grands types de financement peuvent être mobilisés : le budget de l'Etat et une incitation des opérateurs à l'investissement. Alors que ces derniers dégagent des profits considérables, il me semble logique de leur imposer une contrainte d'investissements dans les nouveaux réseaux en fonction de leur chiffre d'affaire. Seul le non-respect de cette contrainte déclencherait le paiement de pénalités.

Si le financement doit être national et la coordination du déploiement in fine national, il semble également évident que l'on ne peut pas tout faire depuis Paris... L'échelon régional est probablement ici le bon pour assurer l'essentiel de la coordination locale. Les collectivités devraient redevenir, comme l'a proposé le Sénateur Maurey, maîtresses de l'aménagement numérique de leur territoire via les SDTAN dont l'établissement puis le respect par les parties prenantes serait obligatoire et contraignant.

Des synergies doivent être recherchées entre les différents types de réseaux THD, fixe et mobile. Il semble en effet clair que la THD mobile requérera le déploiement conjoints de boucles fixes. Là encore, l'État a un rôle à jouer en imposant des obligations fortes aux opérateurs d'une véritable couverture (pas uniquement à un point du centre-bourg, par exemple) à un horizon raisonnable.

Revenons au document de la FFT. Que vous inspire la polémique sur la fin de l'internet illimité ?

Alors que les usages tendent à requérir une connexion constante et illimitée au réseau, en fixe comme en mobile, et alors que les formules d'accès fixe illimité à l'Internet sont devenues la règle en France, le document de travail de la Fédération Française des Télécoms publié par Owni est très inquiétant.

En plus d'envisager explicitement le plafonnement du volume de données échangées, il entérine une fracture territoriale entre les abonnés, selon que ces derniers se trouvent ou non en zones dégroupées. Ce plafonnement ne fait pourtant pas sens pour les particuliers, dont l'essentiel des coûts des coûts de connexion est induit par la fourniture de la capacité d'accès plutôt que par son usage. Quel que soit son usage, l'infrastructure déployée reste la même.

Pire encore, ce document n'envisage l'Internet que d'une manière très réductrice, où sont exclus la voix sur IP, le P2P ou encore les newsgroups. Il opère donc une distinction arbitraire entre un «web résiduel» et les services consommateurs en bande passante ou remettant en cause les modèles d'affaire de certains opérateurs.

Face à ces menaces, il est, d'une part, plus urgent que jamais de protéger la neutralité du net par la loi. Le parlement avait une belle occasion pour cela cet hiver, avec l'examen de la proposition de loi de Christian Paul, soutenue par le PS. Elle prévoyait, pour mémoire, de faire de la neutralité la règle pour toutes les communications électroniques, tout en laissant la possibilité d'exceptions dûment justifiées et encadrées par le régulateur. Certains avaient à l'époque estimé urgent d'attendre... Nous voyons aujourd'hui qu'il n'en est rien.

Il faut, d'autre part, que l'État assume ses responsabilités et devienne enfin le chef d'orchestre nécessaire au déploiement en dix ans partout sur le territoire des technologies de nouvelle génération, comme la fibre optique, dans des conditions économiques optimales et plaçant les citoyens à égalité devant l'accès au très haut débit, que j'ai esquissées un peu plus haut.

On peut enfin se poser la question de la compatibilité d'une telle forme d'entente avec notre législation en matière de concurrence...

Un Internet segmenté, où les plus modestes n'aurait accès qu'à une offre résiduelle, n'est pas socialement acceptable !

Quels sont les autres chantiers que le Parti Socialiste estime important d'aborder en matière de numérique lors de la prochaine législature, et avec quelle philosophie ?

La philosophie doit être un mélange de régulation selon des principes, «d'empowerment» des citoyens et de portage de propositions progressistes au niveau international.

Sur ce dernier point : il est évident pour tous que, en dernier recours, l'échelon de régulation adapté est au minimum européen, idéalement mondial. La latence de conclusion de nouveaux traités à ce dernier niveau est cependant telle que l'on ne peut se satisfaire de ce type d'action. Le niveau national garde par ailleurs une importance particulière, parce qu'il est le niveau adapté à certaines régulations et parce qu'il reste le lieu principal de débat.

Côté principes, celui de «neutralité du net» mérite, à l'évidence, d'être protégé. On parle bien ici d'un principe, d'une règle générale dont un régulateur spécialisé veille ensuite à la bonne application.

Parce que dans le monde numérique, et comme l'a dit depuis longtemps Lawrence Lessig, «The Code is the Constitution» un volet essentiel de l'action de l'État est dans le soutien à certaines filières - bref, dans une vraie politique industrielle. La droite a beaucoup soutenu ces 10 dernières années le développement de technologies de contrôle ou de flicage. Nous pourrions, au contraire, choisir de soutenir le développement de technologies émancipatrices, comme la «Freedom Box», ou celui de technologies permettant d'optimiser les échanges sur le réseau, le plus souvent « de pair à pair ».

Les autres thèmes à traiter ne manquent pas : l'identité, l'entreprenariat, l'OpenData, le travail, l'éducation, les services publics ruraux, etc.

Quelle sera la place du numérique dans les prochaines primaires, aussi bien en terme d'animation des débats que de questions fond ? Vous attendez-vous à des divergences entre les candidats sur ce domaine ?

Les primaires sont un peu une campagne du pauvre en ce que les moyens de chaque équipe sont très réduits. Les sommes disponibles se comptent au mieux en dizaines de milliers d'euros, pour l'ensemble de la campagne. Je ne m'attends donc pas à de grandes innovations dans la forme. Ce n'est pas nécessairement illogique, le monde numérique étant, sur le plan politique, encore assez différent du "monde réel", même si les deux ne sont pas distincts. Je veux dire par là qu'en environ 10 ans de militantisme "de terrain", je n'ai jamais croisé quelqu'un m'interpellant sur des questions numériques. Pas même sur le très haut débit. Le web, les réseaux sociaux sont donc des supports de campagne importants, mais parmis d'autres, à ne surtout pas négliger.

Sur le fond, les quelques débats sur «l'après HADOPI» ont déjà montré une rupture entre les candidats.

Arnaud Montebourg a par exemple soigneusement évité de revenir sur la question de la légalisation des échanges hors marché. J'ai l'impression qu'il n'a pas vraiment travaillé ce volet ou reste figé sur ses positions d'il y a quelques années, qui n'étaient déjà pas très construites.

Manuel Valls a, il me semble, une bonne compréhension personnelle des enjeux du numérique.

Jean-Michel Baylet semble s'emparer du sujet et vient notamment de réagir aux projets de la FFT.

Je n'ai pas beaucoup lu Ségolène Royal sur ces questions dans le cadre des primaires. Elle avait cependant pris dès la campagne de 2007 des positions progressistes et n'est pas vraiment femme à opérer un virage sur l'aile au gré des sondages... Ses clubs «Désirs d'avenir» ont par ailleurs beaucoup travaillé depuis 2007.

François Hollande semble être le plus mal pourvu. C'est inquiétant pour un candidat qui a été 11 ans à la tête du Parti Socialiste. Sur «l'après-HADOPI», son expression a été marquée par l'hésitation et le flou avant de pencher finalement pour la suppression de la riposte graduée. Vincent Feltesse, chargé du numérique au sein de son équipe, est plus spécialisé dans les aspects "campagne numérique" que dans la politique du numérique, et cela se sent. Ce n'est également pas très étonnant car les questions numériques doivent être abordées d'une manière qui n'est pas celle de François Hollande. Rechercher coûte que coûte à satisfaire toutes les parties est voué à l'échec dans un débat aussi passionné et contradictoire, qui requiert au contraire de la précision et le courage de déplaire par certaines propositions conformes à l'intérêt général avant de convaincre.

Martine Aubry est, de loin, la mieux armée côté numérique dans ces primaires. On peut mettre à son actif d'avoir clarifié la position du PS «sur HADOPI» dès 2009. Elle a su se comporter en chef de parti et faire adopter une position claire et progressiste là où Hollande a tergiversé pendant des années. Ses propositions sur la Culture, et son rappel de ses positions en faveur de l'abrogation d'HADOPI, dénotent son courage et sa méthode. Elle ne craint pas de susciter le débat si une position lui semble juste. N'oublions pas non plus que, sur le plan local, elle a su soutenir le développement de la technopole lilloise. Zynga, par exemple, est une entreprise lilloise. On retrouve par ailleurs dans son entourage les principaux acteurs des dossiers numérique au PS : Christian Paul, Patrick Bloche, Didier Mathus, Catherine Trautmann, David Assouline. Mais son équipe ne s'arrête pas là et compte également en son sein Daniel Kaplan, délégué général de la FING, et probablement l'un des meilleurs analystes stratégiques de la société de l'information. Cela se ressent dans les propositions de la candidate. Dans la «société créative» de Martine Aubry, l'investissement dans la culture et dans l'innovation ne sont pas des promesses isolées mais des éléments d'un dispositif cohérent.

J'ai découvert Martine Aubry avec son accession au premier secrétariat du PS. «Le courage, c'est d'agir», et je suis impressionné par la manière dont elle a su remettre la «vieille maison» en ordre de bataille. Le candidat investi par les primaires ne partira pas avec les mêmes souliers de plomb que Ségolène Royal en 2007. Pour son bilan comme première secrétaire et pour ce que je viens d'exposer sur le volet "numérique", je voterai bien évidemment pour elle aux primaires et invite tous les lecteurs de Numerama du camp progressiste à faire de même !