J'ai eu le plaisir de discuter ces derniers jours avec "un camarade" issu de la "sphère des producteurs de musique". Je n'en dis volontairement pas plus, la publicité de ce genre de rencontre ayant pour principal effet de congeler le débat...

Nous échangions plus particulièrement à propos du programme numérique du PS, et encore plus particulièrement de son volet "droit d'auteur". J'ai fait partie dugroupe qui l'a précisé, à partir du projet. À défaut d'être Le Parti ou Le Candidat capable de prendre des positions, je peux au moins expliquer et écouter.

Je provoque souvent de telles rencontres. Parce qu'échanger avec des gens avec lesquels on est d'accord n'est pas suffisant (!). Parce que nous sommes en démocratie et que je ne vois pas d'ennemi, ni même d'adversaire durable sur ce dossier des droits d'auteurs et des droits voisins dans la société de l'information (DADVSI, auront reconnus les plus vieux des lecteurs de ce billet. :-) ).

Plusieurs points m'ont cependant frappé cette fois-la. Peut-être parce que cette rencontre était la première après le sprint de la consolidation de plusieurs années de travail en ce qui est devenu le "programme numérique".

Tout d'abord, le besoin manifeste de mon interlocuteur d'être entendu et son sentiment d'être ignoré, sur l'air de "comment pouvez-vous envisager de faire des propositions sans les professionnels ?". Je tente rapidement d'expliquer que les producteurs ne sont pas les seuls professionnels du monde de la musique en ligne... Sans succès. Au delà de ce seul point, je ressens, comme depuis 10 ans, très fort cette désagréable sensation de ne pas être dans un dialogue. 10 ans perdus...

Ensuite, la persistence de l'argument d'autorité sur l'air de "nous sommes la musique, nous savons". Je tente à plusieurs reprises de faire valoir que, par leur comportement, les producteurs (oui, je généralise, mais je veux faire un billet, pas un roman) ont tué et continuent de tuer dans l'oeuf l'émergence d'une offre légale attractive. Même sensation de parler à un mur. Les Producteurs ont Raison. Cela ne fonctionne manifestement PAS, mais ils ont forcément Raison. Peu importe que telle ou telle startup ait eu à dépenser l'essentiel de ses levées de fond à payer des droits exhorbitants. Avoir à reverser autour de 85% de son chiffre d'affaire lorsque l'on veut proposer une offre de téléchargement musical est Juste. Même la fragmentation des catalogues ne semble pas suffisante pour justifier des solutions telles qu'une gestion collective à destination des professionnels, qui contribuerait à débloquer le marché.

Vient, forcément, ensuite la discussion du Grand Épouvantail, j'ai nommé la Licence Globale. Notons bien que ces mots ne figure pas dans le programme numérique du PS, qui préfère parler de la situation et du type de solution à adopter plutôt que de prendre le débat à l'envers, en partant d'un des dispositifs juridiques possibles. Notons également que ce programme parle de bien d'autre chose que de la légalisation des échanges hors marché. Abroger HADOPI est indispensable, mais pas suffisant. Mais passons. Là encore, les arguments sont les mêmes que depuis... 2003. On ne saurait pas répartir une contribution. Que la musique soit concernée depuis longtemps par ce type de dispositif n'a pas l'air important. Que le numérique offre de nouvelles possibilités de mesure, notamment si l'on s'assure de la collaboration des internautes, semble inimaginable.

Mais, et cela n'a pourtant rien de neuf, la confiance aussi aveugle que sélective de mon interlocuteur en la technologie m'a le plus frappé. De 2003 à environ 2007, les producteurs nous ont chanté les louanges des DRM, ces menottes numériques qui devaient permettre de faire durer le business à la papa de la vente de musique à la pièce. Évidemment, cela ne marche pas, le numérique étant allergique à ce genre de limitation et nos oreilles restant analogiques et interopérables. La valeur étant essentiellement aujourd'hui dans la facilité d'accès et l'éditorialisation, la perte de qualité inhérente à certaines méthodes de contournement n'était pas pénalisante. Après quelques recherches de clé USB à l'heure du laitier (souvenez-vous !) et avoir déchaîné la colère de quelques courageux qui ont perdu leur musique lors du changement de politique ou de la faillite d'une plateforme, voire simplement après un crash de leur ordinateur, les producteurs ont fini par baisser le pavillon des DRM.

Aujourd'hui, une autre illusion technologique est à la mode. On peut filtrer. Mieux, on peut analyser tous les échanges avec des outils de DPI. Puis couper l'accès Internet des "pirates". Et cela n'est pas liberticide, mon petit, pas de connerie. Que le Conseil Constitutionnel ait affirmé le contraire n'a pas l'air important.

Je me demande quel sera le prochain avatar de cette confiance aveugle en la technologie, au service du maintien de la rareté. Elle démontre, quelque part, que la technologie reste *neutre* et que chacun n'y trouve que ce qu'il vient y chercher, non ?

La technologie pourrait pourtant être utilisée différemment. On peut procéder à des sondages en ligne. On peut affiner la répartition avec des techniques de watermarking et en tirant partie de systèmes comme le DDEX, par exemple. Les solutions respectueuses des libertés fondamentales sont à portées de main. Mais il faut, pour les atteindre, comprendre et accepter que le droit d'auteur d'aujourd'hui ne peut pas être celui d'il a 50 ans. Parce que le monde et notre société ne sont plus les même...