Élévation du niveau de l'expertise

Les problèmes à régler par le politique semblent aujourd'hui plus complexes. Les dossiers techniques se multiplient, dans le numérique, mais pas uniquement, du fait de l'accélération du rythme de l'innovation technologique, de l'accroissement des échanges et du mélange accru des cultures. Les OGM et les nanotechnologies sont deux autres exemples de domaines techniques complexes, et qui ont suscité un intérêt citoyen.

La construction européenne, globalement positive, n'est pas pour rien dans cet accroissement de la complexité. Rapprocher les pays de l'Union Européenne a en effet requis de rapprocher leurs systèmes politiques, économiques et surtout normatifs, obligeant à une légiférer finement, au niveau européen puis aux niveaux nationaux.

Ce changement de contexte a entraîné deux évolutions :

  • le développement de l'expertise institutionnelle ;
  • le développement de l'expertise citoyenne.

L'expertise institutionnelle me semble être en première approximation de deux types :

  • celle développée par les administrations, théoriquement placées sous le contrôle de l'exécutif, mais arrivant le plus souvent à orienter les choix, car disposant, contrairement à des ministres changeant régulièrement, de l'avantage de la durée ;
  • celle des multiples autorités indépendantes.

La perte de démocratie semble évidente quand les «technos» prennent le pouvoir, forçant la main au politique ou oubliant de lui soumettre les choix. On pourrait argumenter qu'elle n'est pas si nouvelle. Le programme électro-nucléaire, par exemple, a été lancé sans débat et engage pourtant notre pays sur plusieurs générations. Elle est également le plus souvent patente avec les autorités indépendantes. La CNIL, théoriquement gardienne de notre vie privée, n'a pas les moyens de ses missions. L'ARCEP a historiquement donné plus de motifs de satisfaction. L'évolution de sa direction est cependant sensible et son actuel président, Jean-Ludovic Silicani, prend par exemple sur la neutralité du net une position en apparence «de bon sens technique», mais qui se révèle en fait dangereuse après une analyse plus poussée. Pour lui, en effet, la neutralité du net, c'est la concurrence plus les services gérés. Ce qui est tout de même bien court alors que des ententes entre opérateurs ont parfois été constatées et que les opérateurs défendent les atteintes à la neutralité au nom, précidément, la nécessité de services gérés. Ne parlons même pas de l'HADOPI, qui se permet de ne pas répondre aux questions de parlementaires de l'opposition comme de la majorité et qui n'est guère plus qu'une agence de propagande au service de la «politiques de civilisation de l'Internet» du Président de la République.

La manière dont l'expertise citoyenne se développe sur le net est également problématique. Entendons-nous bien : le développement de cette expertise est, en tant que tel, positif et il n'est pas question de critiquer l'engagement, la plupart du temps hédoniste, autour de certaines causes. Mais, en s'exerçant le plus souvent sur des enjeux catégoriels, elle se prive de la généralité nécessaire à l'élaboration d'un véritable projet de société. J'ai été par exemple frappé récemment par l'aveu honnête d'un analyste en vue de la société de l'information de son omission des politiques de soutien au déploiement du très haut débit dans sa réflexion sur la régulation des fournisseurs d'accès internet. Parfois synonymes de menace pour la neutralité du net, en France, du fait de leurs poids économiques écrasants, ils sont par ailleurs des acteurs essentiels du développement numérique du territoire, qu'il faut également convaincre et encadrer.

N'avoir qu'une opinion partielle est presque inévitable... Le problème me semble être dans la nouvelle virulence de ces revendications catégorielles, qui prétendent souvent en plus s'abstraire du débat politique traditionnel et évitent, voire refusent, de s'inscrire dans un cadre plus général.

La dictature de l'instantané

Notre société regorge d'incitations à satisfaire immédiatement nos désirs. La plupart des offres pour des produits de toutes natures mettent en avant la facilité et la rapidité. Bon nombre de questions importantes doivent cependant encore être traitées dans un temps long. Les réseaux de transport en commun, par exemple, doivent être pensés à une échelle dont l'unité est beaucoup plus proche de la décennie que de la journée. Les réseaux numériques, d'ADSL ou de fibre optique, ont été ou seront eux aussi déployés sur plusieurs années.

Cet état de fait s'est particulièrement aggravé depuis l'élection de Nicolas Sarkozy. En travaillant dossier par dossier sans soucis de cohérence, le plus souvent sans finir ce qui est commencé et en surfant sur les émotions avec autant de lois de communication que de faits divers montés en épingle, le Sarkozisme est devenu le synonyme d'une grave régression démocratique.

La démission médiatique

La crise des médias amplifie ces dérives. Je parle pour ma part de TF1isation de l'information. La disponibilité d'images et de vidéos en temps réel de presque n'importe où sur terre a consacré la prééminence de l'image choc et de la petite phrase au détriment de l'analyse et de la contextualisation. Une image vaut parfois mieux que de longs discours. Mais, quand les longs discours sont remplacés par une collection sans logique d'images, il y a un problème.

Ce phénomène touche malheureusement l'information privée comme l'information publique. Distinguer au premier coup d'oeil le journal télévisé de TF1 de celui de France 2 n'est pas évident, même si des différences éditoriales subsistent heureusement. En politique, notamment, les médias sont friands de celles et ceux qui s'opposent, même s'ils ne représentent rien, et leur donnant une importance décalée.

De manière symptomatique, les émissions de débat ou les longues interview sont en voie de disparition à la télévision, remplacées parfois même par des échanges ultra-courts entre chroniqueurs, qui ne sont pas sans rappeler les matches d'improvisation.

Les «nouveaux médias» sont loin d'apporter un remède satisfaisant. Twitter est aujourd'hui en vogue. S'il apporter un agréable un flux de textes dont le rythme haletant n'est pas parfois sans rappeler un épisode de 24h chrono, il semble difficile cependant de parler de progrès pour le dialogue démocratique. Les lieux de débats et d'élaboration collective manquent cruellement à l'appel.

Bon nombre des nouveaux éditorialistes pêchent également par TF1isation. On échappe difficilement à sa culture... Changer techniquement de média n'apporte pas nécessairement un progrès, si de nouvelles pratiques n'émergent pas. Pire encore, le net donne souvent l'illusion d'une confrontation à un grand nombre d'opinions alors que l'irruption des réseaux sociaux nous conduit au contraire, par capilarité, à nous replier un peu plus dans une toile d'opinions similaires.

Les médias ne jouent donc plus leur rôle politique essentiel de contextualiseur de l'information. Un autre rôle clé, celui de gardien de la parole public, ne leur est plus non plus dévolu. Le net, avec la liberté de parole donné à chacune et une capacité propre de hiérarchisation de l'information selon la pertinence que lui accorde le public, par exemple avec l'algorithme pagerank de Google, a brisé ce monopole.

Évolution de la représentation

Alban Martin propose avec les métaphores du théâtre et du cirque une bonne illustration de l'évolution du métier de politique. Autrefois maîtres de leurs communications et disposant du temps nécessaire à l'engagement dans la durée, les élus sont de plus en plus placés en permanence sous les feux de l'actualité et contraints de dépenser une partie importante de leur énergie en communication.

La baisse générale du niveau des responsables politiques, surtout chez les moins de 40 ans, ne fait qu'amplifier ce phénomène. L'explosion des rémunérations des cadres supérieurs du privé est passé par là et, aujourd'hui, il faut soit avoir une vocation à servir l'intérêt général, soit ne pas être en situation de brille dans le privé pour s'engager dans une carrière publique.

Cette baisse réelle du niveau moyen des politiques est donc amplifiée par une exposition accrue. Elle n'est pas pour autant forcément problématique. On ne peut pas attendre d'un politque qu'il soit un génie universel, sachant tout sur tout et capable de répondre immédiatement à toute question. Si je n'ai jamais entendu personne nier cette simple réalité, cela ne nous empêche pas collectivement de nous passionner pour les grands débats entre géants de la politique à l'occasion des élections présidentielles. Est-il par exemple vraiment important que tel dirigeant de haut niveau connaisse le nombre de sous-marins nucléaires d'attaque ?

Un nouveau pacte entre mandataires et mandatés

Une évolution est requise, tant des politiques que des électeurs. Les premiers doivent assumer ouvertement de ne pas tout savoir. Les seconds doivent accepter de s'entendre répondre des variantes de « Je ne sais pas. Je vais me renseigner.» J'ai particulièrement apprécié dans ce contexte les dernières interventions de Martine Aubry, où elle met en avant la nécessité d'un travail d'équipe pour construire une alternative.

Une dynamique de co-élaboration doit donc être initié entre mandatés et mandataires. Elle suppose la conclusion d'un nouveau pacte où, de manière générale, on consacrera le droit à l'erreur dans la discussion en vue de la recherche de l'intérêt général et où l'on s'interdira de monter en épingle des propos décontextualisés.

Pour que ce nouveau pacte se concrétise, des instruments doivent être développés. Certains sont technologiques. D'autres sont organisationnels.

Face à l'instantané individualiste, de nouveaux collectifs sont nécessaires

En plus de conclure ce nouveau pacte, il est urgent de remettre au goût du jour une veille technologie démocratiqe : le collectif politique. Il est pour moi le grand absent, l'impensé dans les travaux brillants de Pierre Rosanvallon, Dominique Cardon et Alban Martin. L'évolution de la démocratie n'y est, en général, pensée qu'en terme d'interaction directe d'individus avec leurs mandataires politiques. Des corps intermédiaires me semblent nécessaires. En matière de politique, ils ne sont ni plus ni moins que... les partis politiques.

Certes, une rénovation est, de manière générale, nécessaire. J'ai cependant été frappé depuis mon adhésion au PS par le mouvement de flux et de reflux presque aussi rapide des nouveaux adhérents, frustrés de ne pas voir leurs idées rapidement adoptées ou de ne pas voir un mode de fonctionnement évoluer suffisamment vite à leur goût. Ils ont, paradoxalement, et sans que cela constitue une critique de ma part, par leur recherche de résultat instantané, contribué à faire perdurer les comportements qu'ils condamnent. Pour monter une entreprise ou pour faire évoluer une majorité, un engagement durable et opiniâtre est nécessaire. On ne peut pas attendre des partis qu'ils changent instantanément, parce qu'ils sont, plus qu'on ne leur reproche de ne pas l'être, à l'image de la société, et ont des difficultés à digérer la nouveauté et à l'intégrer à un projet cohérent.

De nouvelles technologies démocratiques pour aider ces nouvelles pratiques

Mon propos n'est pas de limiter l'importance des «nouvelles technologies démocratiques» prônées par Alban Martin. Consulter différemment, en changeant de méthode ou en travaillant en continu, mettre en place de nouveaux systèmes technologiques permettant aux citoyens de s'opposer à une mesure qui leur semble particulièrement néfaste, de choisir en partie l'ordre du jour d'une assemblée parlementaire, de participer au travail d'élaboration des rapports des parlementaires ou de l'exécutif, voire annoter collaborativement, de manière institutionnalisée, les projets de lois requiert à l'évidence de nouvelles technologies.

Mais, sans un changement de culture politique, qui privilégierait l'engagement dans la durée, qui redéfinirait l'acceptable en refusant notamment les petites phrases et les citations partielles et qui nous ferait redécouvrir l'importance du collectif politique, ces nouvelles technologies me semblent vouées à l'échec.

Sans ce retour du collectif politique, de la «généralité», comme dit Pierre Rosanvallon, nous serons condamnés à nous servir de ces instruments pour nous opposer et à nous inscrire dans le calendrier défini par d'autres formes de collectifs : les lobbies. Plus influents que jamais, leurs représentants ont désormais un droit officiel de circuler dans les couloirs de l'assemblée nationale, un peu comme au Parlement Européen. Ils savent que l'important n'est pas seulement de donner le bon argument au bon moment, mais aussi et surtout d'architecturer le débat. Ne leur laissons pas cette facilité, arrêtons de mener uniquement des batailles défensives, sur les terrains choisis par l'adversaire.