La recherche de cette transparence est un mouvement de fond de nos sociétés depuis quelques années. Les sociétés commerciales sont sommées d'être plus transparentes sur leurs pratiques ou la composition de leurs produits. Les responsables politiques sont sommés de gouverner de manière plus transparente. Autant de requêtes légitimes, qui répondent à de véritables besoins, comme l'information sur la présence de substances dangereuses, la détermination du bilan carbone d'un produit afin de permettre l'engagement pour un monde moins polluant ou encore la réduction de l'influence des lobbyistes par une exposition accrue au regard du public.

La transparence n'est pour autant pas en elle-même vertueuse. Son dosage et la manière dont elle est apportée sont essentielles. L'information brute a rarement suffit.

En matière de recherche de transparence, deux démarches différentes, l'«OpenData» et les divulgations d'information confidentielles à la Wikileaks, tiennent actuellement le haut du pavé. Relevant de logiques différentes - l'une est organisée par le détenteur des données, l'autre se produit contre la volonté de ce dernier, elles me semblent soulever toutes les deux certaines questions.

Tout est-il bon à dire ?

En OpenData comme lors d'une divulgation, la contextualisation est essentielle... Et pas forcément apportée. C'est la différence essentielle entre wikileaks et la Canard Enchaîné. Et c'est une des raisons pour lesquelles de grandes institutions hésitent à sauter le pas.

Pire, la donnée brute prise isolément peut être le vecteur de manipulations, une référence isolée à un fait accompagnée d'un message percutant et éventuellement humouristique ayant de grandes chances de «buzzer».

L'analyse sur le net n'est malheureusement généralement pas de meilleure facture qu'un sujet du 13h de Jean-Pierre Pernaud ou certains articles des grands quotidiens. Préférant mettre en exergue un cas isolé plutôt que de présenter une peinture d'ensemble ou recopiant paresseusement les dépêches AFP, la presse réputée grande donne depuis quelques années de solides bâtons pour se faire battre. Les nouveau acteurs du net ne relèvent malheureusement généralement pas le niveau, tant le goût pour la phrase choc et la réaction instantanée semble désormais largement répandu dans notre société. La «une» des journaux à propos de cette dernière fuite orchestrée par Wikileaks n'est d'ailleurs pas remplie d'affaires concernant le bien commun, mais plutôt de la manière crue dont peuvent être qualifiés les dirigeants de puissances étrangères. Nous sommes, à nouveau, dans le sensationnel plutôt que dans l'information. Sarkozy serait un roi nu ? Tout ça pour ça ?

Cette mécanique infernale dévore même les mieux intentionnés. Regards Citoyens, par exemple, a publié le site «Nos Députés», un outil d'aide à la compréhension de l'activité des élus, en prenant la peine d'expliquer sa démarche citoyenne. Les élus et leurs électeurs ont beaucoup à gagner d'un outil qui facilite la compréhension de leur activité, généralement intensive. Contrairement à une légende de comptoir, la plupart des élus travaillent en effet beaucoup et souffrent de l'opprobe dont ils font l'objet, assimilés trop vite à quelques brebis galeuses. Les articles saluant la sortie de cette initiative ont, malgré tout, été pour beaucoup, faciles, prenant l'angle de vue paresseux (et un peu poujadiste) de la présence effective des élus... Comme si le travail d'un député se résumait à une présence au palais bourbon ! Point intéressant : Regards Citoyens ne révélait aucune donné secrète, ne faisant que rendre plus visibles des données publiques que l'on peut trouver dans le journal officiel ou sur le site de l'Assemblée Nationale. J'y vois un bon exemple de la différence pointée par Dominique Cardon entre le public et le visible.

Bref, pour paraphraser Pierre Desproges, on peut probablement tout dire, mais pas n'importe quand et pas avec n'importe qui.

Peut-on vivre sans secret ?

Nous avons tous besoin, à un moment ou à un autre, de discuter à l'abri des oreilles et des regards, en faisant confiance à notre interlocuteur. Pour faire une belle surprise au petit dernier, pour échanger des éléments et des opinions avant de formuler un diagnostic. Pour développer un produit de rupture, qui surprendra le public et dont l'apparition surprise laisse espérer à son créateur de rentrer dans ses frais et de faire un bénéfice le temps que la concurrence se mettre à niveau.

Nous en avons parfois également besoin en politique. Certaines consultations sont nécessairement secrètes, parce que l'origine des informations apportées requiert une protection adéquate.

Je ne vois rien de choquant à ce que les communications d'une ambassade avec le gouvernement de son pays soient secrètes. Un gouvernement doit rendre des comptes sur ses positions et ses actions. Mais cette reddition ne passe pas forcément par une exposition au grand public des «secrets de fabrication», qui ne contribuent pas nécessairement à la bonne compréhension. La force de la loi ne devrait pas être nécessaire dans un tel cas. Les conventions sociales devraient reconnaître le caractère confidentiel de ce type de correspondance et la divulgation massive et non contextualisée de correspondances secrètes être proscrite.

Quelle incidence sur la rénovation démocratique ?

La question peut paraître décalée. La rénovation démocratique prônée, par exemple, par Alban Martin, suppose pourtant l'instauration d'un nouveau rapport de confiance entre élus et citoyens. Or, l'écrit rebute souvent les politiques, conscients que les paroles s'envolent, mais que les écrits restent. Les réactions autour de la diffusion de cette correspondance gouvernementale ne pourront qu'alimenter cette défiance et à ne pas utiliser les outils numériques permettant d'améliorer les dialogue avec les citoyens et d'augmenter leur participation aux différentes étapes de la vie démocratique, comme par exemple la préparation d'un rapport parlementaire, parce qu'ils laisseront alors des traces susceptibles d'être exploitées contre eux par la suite.

De manière similaire, la suspicion envers l'OpenData sera renforcée, ainsi que ceux qui au sein des institutions prônent la mise en place de portails «papier glacé» valorisant classiquement leur structure plutôt qu'un effort de dialogue, de longue durée et plus ingrat avec les citoyens.

Quelle régulation va-t-on engendrer ?

Wikileaks met en avant une forme de responsabilité. Si l'on se fie au «Monde», seuls les télégrammes «secrets» et «confidentiels» ont été publiés. Les «top secrets» ont été laissés de côté, avec les documents militaires et ceux des services de renseignement. Le pire serait donc évité.

Pour autant, Wikileaks s'arroge ici le droit de décider en lieu et place d'un État ce qui doit être public. Cela m'inquiète pour plusieurs raisons :

  • Les états, et en premier lieu les États-Unis, vont réagir afin de rétablir un contrôle sur cette infrastructure de diffusion de l'information qui, décidément, cause des problèmes. Les adversaires de la neutralité du net tiennent avec cette divulgation un argument auquel bien des gouvernements seront sensibles. Ici comme dans bien d'autres cas, une véritable solution passe par la suppression de la sources des informations plutôt qu'un filtrage des réseaux. L'histoire récente nous a montré que c'est trop souvent cette seconde option, plus médiatique mais moins efficace, qui est retenue.
  • Où placer la limite du droit à diffuser massivement des informations confidentielles non contextualisées ? Si l'on soutient la démarche de Wikileaks, comment s'opposer demain à la divulgation d'une tranche temporelle de correspondance privée de l'assemblée nationale ? D'une tranche de correspondances privées sur Facebook ou un autre réseau social ? La norme en matière de reconnaissance d'un droit au secret risque d'être durablement affaiblie.
  • Que va devenir la protection naissante accordée aux lanceurs d'alerte ? Un juge ferait probablement une distinction entre une publication de données brutes et une publication de données contextualisées. On peut cependant avoir des craintes quant aux résultats de l'évolution du cadre juridique protégeant cet exercice délicat.

Ne négligeons pas par ailleurs les effets de la riposte technologique des États-Unis. Si ces derniers sont vraiment, comme par exemple ce twit le laisse entendre, décidé à empêcher la diffusion de ces informations, ces effets collatéraux sont à craindre.

Mise à jour le 29/11/2010

Wikileaks a annoncé par un twit lapidaire son intention de monnayer l'accès aux «statelogs». Cette décision a surpris, voire déçu, certains analystes, comme Guillaume Champeau, parlant même de trahison de la promesse de Wikileaks.

La publication des seules données filtrées décevra probablement les aficionados de Wikileaks et soulève d'autres questions, mais le filtre journalistique me semble essentiel ici pour produire de l'information. Sa fonction serait également de répondre à l'interrogation fort pertinente d'Éric Fressynet sur l'intégrité des données. Je doute par ailleurs que ce seul filtre suffise à calmer le gouvernement des États-Unis.

Un 11 septembre informationnel ?

Bref, je crains que cette divulgation soit vécue par les gouvernements les plus puissants comme un «11 septembre informationnel», appelant une réponse exceptionnelle et sans aucun doute attentatoire à la libre circulation de l'information (distincte des données brutes) et des idées (distinctes de «Trop LOL Sarko == Roi nu»). Si l'on y prend garde, l'accès non contrôlé au net risque de bientôt avoir le parfum désuet de l'accès libre aux avions, sans portiques de sécurité ni fouille au corps, qui était la règle dans les années 70 avant les premiers grands détournements.