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Numérique, présidentielles : et après ?

La campagne des présidentielles de 2012 aura été une nouvelle occasion manquée pour le «numérique».

Des trois grandes questions sur ce thème qui ont travaillé l'opinion ces dernières années - l'emploi et l'innovation, la couverture en (très) haut débit et «hadopi» - seule la première a été partiellement traitée.

Les propositions en la matière de Nicolas Sarkozy n'ont pas surpris. Elles sont dans la continuité de son quinquennat. À défaut d'avoir un effet positif, elles ont l'avantage de la continuité et de nous épargner de les discuter plus avant.

François Hollande bien faible sur le numérique

La déception est plus forte du côté de François Hollande. Le traitement de certains thèmes clés, comme les libertés numériques, est en régression manifeste par rapport à 2007, comme le montrent les réponses lapidaires de Fleur Pellerin au questionnaire de candidats.fr. Là où le rapport Rocard était souvent trop tiède, les problèmes sont désormais éludés.

Si l'objectif de couverture du territoire en très haut débit est bien affiché, la question clé du financement est éludée. Si des solutions existent, son traitement reste cependant crucial, surtout dans une période de forte contrainte budgétaire.

Les vagues promesses d'un «habeas corpus numérique» et d'un «acte 2 de l'exception culturelle», assorties de lettres et autre déclarations caressant les lobbies les plus régressifs dans le sens du poil n'ont trompé personne.

La société a changé, et le politique ne l'a pas encore pris en compte

Devra-t-on attendre encore 5 ou 10 ans pour voir les profonds changements, pour beaucoup positifs, induits par la mise en réseau de la société enfin pris en compte ?

Quand arrêtera-t-on de vouloir stupidement taxer Google, qui crée pourtant un éco-système favorable à l'innovation, pour subventionner des industries mourantes ?

Quand arrêtera-t-on de réprimer l'échange et l'innovation pour protéger la rente, même artistique ?

Ces questions sont volontairement provocatrices. Les nouveaux acteurs dominants apparus avec l'Internet ne sont pas des anges et la manière dont certains échappent à toute contribution significative aux circuits traditionnels de financement de la collectivité pose par exemple question.

Il est cependant urgent d'initier au plus haut niveau une réflexion de fond sur les profonds changement induits par l'ubiquité des réseaux. On ne communique plus, on ne vit plus, on ne produit plus comme il y a 20, 10 ni même 5 ans. Si cette profonde évolution ne balaie pas les modèles anciens, elle impose la prise en compte des nouvelles pratiques de "la jeunesse", brandie comme priorité par François Hollande, des nouvelles modalités de création de la valeur et des nouveaux équilibres à trouver entre les droits.

Le courage, c'est d'agir !

Droit de propriété, droit à l'information, droit d'auteur, droit d'accès à la culture, droit à être rémunéré pour son travail, droit à la vie privée, entre autres, sont depuis toujours en tension. Ils s'appliquent - parfois bien, souvent mal - au numérique, fortement régulé. Plutôt que de laisser paresseusement la justice trouver lentement de nouveaux équilibres, le politique doit prendre ses responsabilités et arbitrer en fonction de l'intérêt général. Bref, avoir une réflexion sur la société partant non pas des desiderata des lobbies, mais des humains et de choix de société. plutôt que de chercher un point d'équilibre entre les lobbies en présence.

Les lois HADOPI puis la nouvelle entité administrative chargée de leur application ont ainsi été ces dernières années le champ de bataille entre progressistes et conservateurs dans la guerre pour la définition du nouveau équilibre entre les droits à l'ère numérique. Conscients de la dangerosité de l'irruption d'un nouveau concurrent, le public, désormais à la fois créateur et distributeur, les «industriels de la culture» lui ont livré, ainsi qu'aux innovateurs, une intense guerre, souvent sous le prétexte cynique de défendre les créateurs. Certains individus punis pour l'exemple en ont été les victimes emblématiques. Et combien d'entrepreneurs ont été étranglés par des abus manifestes de droits ?

La bataille d'HADOPI, perdue par forfait ?

À cette offensive brutale des «anciens», groupe de lobbies aux intérêts biens compris qui ont depuis longtemps profondément pénétré les circuits de décision des partis «à vocation majoritaire», les «modernes» ont opposé une alliance hétéroclite, bigarrée, foisonnante, affublée de tous les défauts des jeunes mouvements. Plutôt que d'écarter paresseusement, comme cela a été souvent le cas dans cette campagne, d'un revers de la main cette longue bataille en la jugeant annexe au regard des «vrais enjeux» (lesquels ?), il faut prendre pleinement conscience de son importance sociale et politique et lui apporter des réponses adaptées. On parle tout de même d'une révolution dans l'élaboration et la circulation de l'information et de la connaissance ! Si les «grands » partis traditionnels ne le font pas, d'autres, comme les «pirates», dont il est intéressant d'observer le succès outre-Rhin, le feront... dans le meilleur des cas. Au pire, ce sont effet Marine le Pen et ses amis qui se sont les mieux positionnés pour tirer profit de ce manquement...

La vie privée est un autre exemple de terrain de luttes paradoxales entre autorités de régulation et vieux sages alertant sur les dangers de l'exploitation d'une exposition totale des données personnelles ; opérateurs de services "gratuits", dont les utilisateurs sont les véritables produits ; utilisateurs avertis, acceptant une exposition contrôlée contre de nouveaux avantages, bien loin de ces pauvres naïfs qu'il faudrait protéger d'eux-mêmes. Là aussi, de nouveaux droits effectifs sont à instituer. Cela passerait probablement par le soutien aux développements d'outils et systèmes permettant à chacun de maîtriser pleinement sa vie informationnelle.

Vers une innovation administrée ?

Quel acteur innovant du numérique peut, par ailleurs, se réjouir de voir constamment mis en avant par l'équipe de François Hollande comme principale mesure de soutien au secteur la mise en place d'une «banque publique d'investissement», a fortiori régionalisée ? Oseo est pourtant née de la fusion de l'Agence Nationale de VAlorisation de la Recherche (ANVAR), de la Sofaris et... de la Banque de Développement des PME (BDPME).

Le numérique, au contraire peut-être d'autres secteurs, n'a pas besoin d'un retour à une «politique industrielle» telle qu'on la pratiquait encore il y a dix ans. Il n'a pas besoin d'un état-stratège définissant de grandes orientations et mettant en ordre de bataille les forces vives du pays autour de quelques grands objectifs industriels. N'oublions pas, en effet, que les principaux acteurs du monde numérique ne sont pas issus de grandes entreprises pré-existantes ou même du secteur public. Google, Amazon et tant d'autres acteurs dominants de l'économie numérique ont été créés «dans des garages». J'attends de rencontrer le chargé de mission d'une telle banque régionalisée d'investissement qui aurait investi dans Twitter...

Nouveaux biens communs, nouveaux engagements

Plus intéressant encore, les nouveaux «biens communs numériques» que sont les logiciels libres et les créations sous licence permissive «à la Creative Commons», dont l'exemple le plus célèbre est l'encyclopédie en ligne wikipedia, se sont développés hors du secteur public et des politiques étatiques de soutien caractéristiques de la gauche.

Alors que le monde a changé, il nous faut proposer mieux qu'un retour aux vieilles recettes et inventer les politiques de capacitation permettant la production de nouveaux biens informationnels, qu'ils soient publics, communs ou privés. Les manières de "créer de la valeur ont changé". Il nous faut également conférer de nouveaux droits sociaux aux créateurs de tous types, et non pas uniquement ceux dont le métiers existaient en 1950.

Le numérique ne doit plus être une «terre d'exception» où nos principes ne valent pas, où la gauche souhaite l'émergence en France d'un «Steve Jobs», dont le bilan social est pourtant pour le moins sujet à discussion. Le numérique ne doit plus être un sujet annexe, où l'on parachute un protégé en mal de notoriété et multipliant les tentatives de coups médiatiques en guise de campagne. S'il y a du changement ans la manière de créer de la valeur, ne cédons rien sur nos valeurs.

Le (vrai) changement, on le commence comment ?

En numérique comme ailleurs, ou peut-être plus qu'ailleurs, le changement, cela devrait être maintenant ! Le bilan du quinquennat de Nicolas Sarkozy impose de sortir le sortant. Pour autant, la faiblesse du projet finalement très conservateur de François Hollande prive d'un vote d'adhésion...

D'où viendra alors ce changement ? Sur le plan politique, le «front de gauche numérique» me semble être aujourd'hui le plus prometteur. La réflexion ouverte qu'il a initiée à partir de valeurs est extrêmement intéressante tant par ses fondements que par ses modalités. N'oublions pas non plus Europe Écologie, qui a su intégrer bon nombre d'enjeux du numérique dans son corps de doctrine. Cela reste cependant un pari sur l'avenir, à au moins 5 ans.

D'ici là... On peut heureusement compter sur «le net» pour continuer à s'inventer en marge de la puissance publique. Et trop souvent malgré elle...

Contre le terrorisme, vite, une loi en I !

(Les promoteurs d'un internet libre et ouvert regroupent parfois sous le sobriquet "lois en I" les textes proposés par la droite depuis 2002 tendant à limiter les libertés ou à atteindre à la vie privée en ligne. DADVSI, HADOPI, LOPPSI en sont les specimens les plus célèbres.)

Hier, à peine le forcené Mohamed Merah abattu, le Président de la République (majuscules par respect pour la fonction) a déclaré que :

« Toute personne qui consultera un site internet qui fait l'apologie du terrorisme ou qui effectue un voyage à l'étranger pour suivre des travaux d'endoctrinement, ou qui fait l'apologie de l'extrémisme sera punie par la loi. »

Incriminations bien floues et bien larges qui rappellent pêle-mêle :

  • le système de visas soviétique, où une autorisation était requise pour voyager à l'étranger ;
  • la surveillance du net à la sauce libyenne, syrienne - on n'ose dire marocaine, ou qatari, c'est trop politiquement incorrent.

Le réflexe répressif est à nouveau instantané et, comme tout réflexe, précède la nécessaire réflexion sur ce sujet difficile.

Il semble interdit dans le débat français de s'interroger sur les racines de telles dérives. Sur les raisons pour lesquelles des franges entières de la population sont exclues, abandonnées. Et pourquoi, même si la plupart de ces hommes et ces femmes se battent courageusement pour une vie meilleure, quelques individus recourent à des formes d'action aussi odieuses que radicales. Après les tueries, le Premier ministre norvégien avait estimé que son pays allait devoir être plus ouvert et plus solidaire. C'est loin, la Norvège...

Si les crimes de Merah ne sont en rien excusables, il est peut-être temps de s'interroger collectivement sur les contrôles au faciès, la «chasse aux roms» ordonnée par un ministre de l'intérieur, les discriminations à l'embauche, la chasse aux couples mixtes et aux «mariages gris», la stigmatisation des plus pauvres, etc. Tout ce qui fait que, comme le disait déjà Coluche, «certains sont plus égaux que d'autres».

Il est peut-être également temps de s'indigner de la manière dont les médias traitent ce genre d'actualité. À quoi bon nous indiquer qu'un «invidivu français d'origine algérienne» est soupçonné d'être l'auteur de telle ou telle crime ? Le fait d'avoir une carte d'identité française rendrait-il psychopathe ? Y'aurait-il plusieurs types de français ? Nos voisins allemands seraient-ils donc naturellement immunisés contre ce type de dérive ? Cette grille d'analyse communautariste devrait être proscrite par tous les démocrates.

Revenons au dernier coup de menton sarkoziste. Tout comme chez mes amis de Reflets, ce genre de déclaration fait chez moi tilt. Il est synonyme de surveillance généralisée, de DPI, d'analyse du détail de toutes nos communications. Ce qui, en plus d'être dangereusement liberticide, est également et surtout inefficace. À une surveillance de ce type répondra le recours à de la cryptographie forte et à des serveurs mandataires situés à l'étranger. Cette course aux armements numériques rendra encore plus complexe le travail de surveillance, sur commission rogatoire, des forces de l'ordre. Comme le souligne RSF, les dommages collatéraux d'un tel texte seraient considérables.

Tentons une analogie : en réponse à des attentats, Nicolas Sarkozy propose de surveiller toutes les routes et toutes les voitures. Les mieux équipés/formés sauront toujours dissimuler ce qu'ils souhaitent aux forces de l'ordre. Les autres y laisseront leur vie privée. Un pas de plus vers un régime autoritaire, comme le souligne Numerama...

L'étendue du propos sarkozien laisse par ailleurs songeur. Où commencent «les travaux d'endoctrinement» et «l'apologie de l'extrêmisme» ?

La seule arme efficace contre la diffusion de contenus odieux est le retrait de leur source. À l'extrême limite, la France et les démocraties seraient plus efficaces et cohérentes en prônant la «cyber-guerre» contre les sites diffusant de tels textes ou vidéos. Plus largement, la lutte contre le développement de l'extrêmisme passe par celle contre la pauvreté. La radicalité pousse souvent sur la pauvreté et l'exclusion.

Ironiquement, ces déclarations brutales de Nicolas Sarkozy ont lieu le jour où le conseil Constitutionnel censure le coeur de la loi sur la carte d'identité biométique, retoquant la puce e-commerce et, surtout, la création d'un fichier centralisé de données biométriques. Je ne sais pas si des statistiques de censure par le Conseil Constitutionnel existent. En matière de société de l'information, le nombre d'interventions des sages de la rue Montpensier est impressionnant. Triste record d'une époque angoissante...

Le numérique français, coincé à l'époque de «The Artist» ?

(édition : titre original "Une France numérique en noir et blanc ?" modifié en "Le numérique français, coincé à l'époque de "The Artist" ?, selon la suggestion d'Henri Rouillier du Nouvel Obs)

Les médias reviennent ce matin à juste titre sur la belle victoire de "The Artist" aux Oscars. Remportant les récompenses du meilleur film, meilleur acteur, meilleur réalisateur, meilleure musique et meilleurs costumes, est célébré comme le symbole de la réussite du cinéma français.

Le Président de la République a cependant gâché la fête en tentant immédiatement une OPA sur ce succès et en l'attribuant, avec ce culot qui est sa marque de fabrique, à l'HADOPI. Que cette loi aussi répressive que régressive n'ait pas rapporté un euro à la création et que le film ait ironiquement été financé par... Studio 37, la société de production d'Orange n'a probablement aucune importance. Le sarkozysme est depuis longtemps une non-pensée hors sol entretenant un rapport lointain avec la réalité, ergotant au fil des évènements, sans colonne vertébrale idéologique ni même de cohérence.

Cet état de fait pourrait être simplement amusant s'il n'était pas amplifié par une certaine paresse médiatique. Quel journaliste se livre à un exercice basique de «fact checking» ? Qui pour demander au désormais candidat sur quels chiffres, sur quelle analyse il s'appuie ? Comme depuis toujours en France (il en était de même sous François Mitterrand), le Chef de l'État ne saurait être interrogé, repris. Le droit de suite reste cette petite chose charmante propre à nos amis anglo-saxons.

Cette profonde carence de notre démocratie ne contribue pas à réduire la fracture entre des dirigeants pour beaucoup issus du même moule des sciences politiques et une société numérique en rapide évolution, dont les acteurs les plus innovants ne sont souvent pas issus des grandes institutions ou des grandes filières nationales.

Nos amis américains font peut-être d'ailleurs ici une nouvelle fois preuve de cet humour délicieusement moqueur envers nos travers bien nationaux. Le premier film français ainsi primé à Hollywood a été tourné à Los Angeles, et est un hommage muet en noir et blanc... au cinéma américain. «So French !» a-t-on envie d'ajouter, en se disant que les Folies Bergères, l'arc de triomphe et le «gai paris» ne sont pas bien loin.

Au nom de la défense de notre Glorieux Passé et d'une conception absolutiste du droit d'auteur remontant au 18ème siècle, la France continue, en refusant de prendre acte du changement de civilisation induit par la possibilité donnée à chacun d'être non seulement client mais également éditeur de services et de contenus, à mener une véritable guerre à la société de l'information. En plus de voter une litanie de lois idiotes, la France réagit en effet en créant... de nouvelles administrations. Avec cependant, reconnaissons-le, une petite touche sarkoziste innovante : le clientélisme. Aux producteurs de musique et de cinéma est ainsi offerte une HADOPI, coûteuse machine à envoyer des courriers d'avertissement. Aux entrepreneurs du numérique est offert un «Conseil National» nommé par le Président de la République, et que l'on consulte quand cela ne dérange pas trop. Au monde de la musique est promis un «Centre National», dont l'objet principal est de soutenir la production alors que le problème essentiel est de diffusion. Autant de «machins» coûteux et inefficaces, sauf pour répandre la parole du candidat-président - et c'est bien là l'essentiel.

Le mal est très profond et ne relève manifestement pas d'une classique coupure droite/gauche. L'équipe de François Hollande brille en effet par son conservatisme en la matière. Se défendant de ne promouvoir que la culture numérique commerciale pour mieux se concentrer exclusivement sur cette dernière, elle refuse, par peur de déplaire aux lobbies, de choisir entre le saut dans le 21ème siècle et la défense du droit d'auteur à la papa, en estimant qu'«il y aura toujours une petite part d’échanges entre individus, qui sera limitée, marginale, face à laquelle il n’y a pas à avoir de démarche répressive» tout en scandant au MIDEM qu'il n'y aura ni dépénalisation ni légalisation de ces échanges. Comprenne qui pourra... Ce classicisme ne s'exprime hélas pas que sur le seul sujet - emblématique - de «l'après-HADOPI». Pour soutenir l'innovation dans le numérique, le candidat socialiste propose la mise en place... d'une banque des PME. Soit un retour en arrière de 10 ans vers la BDPME. «Le changement, c'est maintenant» ? On remarquera au passage qu'une telle proposition n'a rien de clivant. De la gauche, on attend tout de même qu'elle s'attelle à permettre à chacun d'entreprendre plutôt que de proposer des mesures qui ne bénéficieront in fine qu'à ceux qui ont déjà des fonds propres ou sont capables d'inspirer confiance à une banque (les prêts des institutions publiques comme Oseo ou l'ex-BDPME sont toujours conditionnés à l'obtention d'un prêt auprès d'une banque).

Cette France numérique en noir et blanc n'est pourtant pas une fatalité. Le réalisateur de «The Artist» souligne lui-même qu'un de ses précédents films, «La classe américaine» «n'existe que grâce au téléchargement illégal». Il est temps d'arrêter d'obtempérer servilement aux injonctions des rentiers et de leurs lobbies et de se désintoxiquer de la nostalgie du «bon vieux temps». Il est temps de repartir de la réalité des pratiques et de leur impact pour rétablir l'équilibre entre les droits dans la société de l'information, gravement perturbé par les intégristes de la «propriété intellectuelle». Il est temps d'enfin se préoccuper du public, des innovateurs, mais aussi des artistes, des créateurs et de leur donner de nouveaux droits et des institutions adaptées.

7 critères pour le 1er tour de la présidentielle de 2012

Régulièrement interrogé ces dernières semaines sur mes préférences pour la présidentielle de 2012, je tente de répondre par ce billet. Je suis en effet souvent interpellé par messagerie interposée, dans un format court n'excédant pas 140 caractères. Plutôt que d'enquiller les formules chocs, je préfère tenter de développer (un peu) en tentant de ne pas (trop) m'étendre.

Mon premier critère de choix porte sur la capacité à "faire de la politique autrement". Il m'a constamment guidé ces dernières années, du choix, attiré par Arnaud Montebourg, de rejoindre le PS en 2003 pour "faire changer le parti de l'intérieur" à celui de quitter cette vieille maison peu après l'investiture de François Hollande, convaincu que ce dernier ne ferait qu'en revenir aux vieilles figures et aux vieilles méthodes - les faits m'ont hélas donné raison. Cette "politique autrement" n'a rien de si original quand on y réfléchit bien. Il s'agit en premier lieu d'être en prise avec la société, avec tous les moyens de communication qu'elle peut offrir aujourd'hui. De «faire les forums» comme l'on continue à «faire les marchés», en somme, pour tenter une formule simple. Il s'agit également de prendre pleinement conscience des nouvelles modalités d'organisation de la société induites par les nouveaux moyens de communication. L'organisation en réseau a profondément transformé les manières de s'informer, travailler, vivre de bien d'entre nous, et notamment des plus jeunes. En politique, l'influence des médias de masse décline et l'on peut espérer que les campagnes verticales des années 70-90 ne seront bientôt plus qu'un mauvais souvenir. Un bon candidat doit faire un effort sérieux et sincère de "réinvention de la politique", ou plutôt de retour aux sources. Il doit être prêt à un dialogue ouvert, à décider en réseau voire - transgression suprême - savoir admettre s'être trompé ou avoir changé d'avis. Il ne doit pas être le jouet d'élites médiatiques ou culturelles à l'influence deplus en plus incertaine.

Mon second critère de choix porte sur la politique migratoire et plus largement sur l'ouverture de la société. Je suis internationaliste et mettre des barrières à l'entrée de l'Europe ne me heurte pas moins qu'en mettre à celle de la France. Pour moi,l'information, les savoirs, les marchandises et les hommes doivent circuler librement. J'attends donc d'un candidat qu'il formule des propositions adaptées à ce monde ouvert. Ce thème est le plus souvent abordé à travers deux questions : la taxation des importations et la régularisation des clandestins. J'en ajoute une : la manière dont nous accueillons les immigrés légaux. Marié à une jeune femme russe, je suis encore régulièrement épouvanté par le traitement réservé aux conjoints étrangers, placés de fait dans une situation d'une grande précarité. Les médias se son fait l'écho ces dernières semaines du traitement réservés aux diplômés étrangers. Il est temps de rompre avec cette rupture dans l'histoire de la France...

Mon troisième critère porte sur l'emploi et l'innovation. En cohérence avec les deux premiers, j'appelle de mes voeux une politique permettant à chacun d'être en situation d'innover, de toutes les manières possibles. Pour avoir été impliqué dans trois créations d'entreprises, j'ai développé une aversion certaine pour les solutions bureaucratiques et plus particulièrement pour celles impliquant une forte dose de contrôle a priori. J'attends donc d'un candidat qu'il soit capable à la fois de soutenir quelques filières d'avenir et de libérer les énergies dans les domaines à faible ticket d'entrée, comme l'Internet.

Mon quatrième critère porte sur l'environnement et l'énergie. Autrefois partisan convaincu de l'énergie nucléaire, je ne pense plus aujourd'hui après Tchernobyl et Fukushima que l'on puisse poursuivre dans cette voie tant il est manifeste que nous ne contrôlons que bien mal des systèmes aussi dangereux que complexes. J'attends donc d'un candidat qu'il organise la sortie rapide de la France du nucléaire et soutienne massivement le développement des énergies renouvelables.

Mon cinquième critère porte sur les services publics, et notamment ceux d'éducation et de santé. Alors que l'école est brutalement attaquée et que la France régresse de manière spectaculaire dans les classements internationaux, alors que notre système de santé, considéré en l'an 2000 comme l'un des tous meilleurs du monde, est aujourd'hui gravement menacé, j'attends d'un candidat qu'il prenne les mesures nécessaires au rétablissement et au développement de ces deux services essentiels.

Mon sixième critère porte sur le logement. Ayant la chance de plutôt bien gagner ma vie, je suis effaré devant la rareté des logements en Île de France et l'explosion des loyers.

Mon septième critère porte sur le «numérique». Il rejoint largement le premier, l'important ici étant tout d'abord la prise de conscience de l'importance pour nos sociétés de la généralisation de l'organisation en réseau. Il rejoint également le second et les troisième, la confrontation à l'autre et à ses idées étant synonymes de développement et d'enrichissement, dans tous les sens du terme. J'attends ici plus particulièrement des politiques très fermes de protection des droits fondamentaux, ainsi qu'un effort de capacitation («empowerment») des personnes. De manière très terre à terre, cela veut dire soutenir un projet tel que la Freedom Box, protéger la neutralité du net, refuser ACTA et l'hadopi, et ne pas remplacer cette dernière loi de perpétuation d'un monde en voie de disparition par un dispositif jumeau.

À ce jour, le meilleur candidat est pour moi Éva Joly. J'apprécie de longue date son courage, depuis bien avant qu'elle ne fasse de la politique mandataire. Ses engagements en matière de politique migratoire, pour le développement des filières vertes, la sortie du nucléaire, les services publics et le numérique sont nets et précis. Sauf évènement majeur, elle sera donc mon choix pour le premier tour, et j'espère pour le second.

The Penguin and the Leviathan, dernier opus de Yochai Benkler

Yochai Benkler est, avec James Boyle, Lawrence Lessig, Richard Stallman ou encore Philippe Aigrain un des grands penseurs contemporains de la «société de l'information». Aujourd'hui en poste à Harvard, il a écrit quelques ouvrages et publications de référence, dont notamment «The Wealth of Networks» ou plus récemment un papier passionnant sur les stratégies d'allocation du spectre hertzien. C'est donc avec une certaine gourmandise que j'ai commandé son dernier ouvrage «The Penguin and the Leviathan». Sous-titré «How Cooperation Triumphs over Self-Interest», cet ouvrage est une lecture que je recommande chaudement à tous les promoteurs des «biens communs informationnels», mais pas uniquement.

Benkler s'y intéresse en effet à la manière dont nous faisons société. Il démontre, études scientifiques à l'appui, que l'être humain n'est pas fondamentalement cet individu égoïste guidé par son seul intérêt personnel, mais est au contraire très sensible à l'établissement de systèmes «fair». Par «fair» n'est pas ici entendu la traduction imparfaite française «juste», mais plutôt de systèmes dont la production et le fonctionnement sont acceptés et appréciés par leurs participants. Dont les participants suivent intuitivement certaines règles de partage, pour peu qu'ils permettent leur respect collectif. Ces systèmes font la part belle au dialogue et à la coopération, pas forcément harmonieuse. Benkler range en effet dans les stratégies coopératives des manières de procéder où tout manquement à la règle implique une réaction brutale.

Les parties les plus passionnantes de cet ouvrage sont probablement celles où le professeur d'Harvard s'interroge sur les régles régissant ces systèmes coopératifs, dont il donne des exemples allant de Toyota à Wikipedia en passant par les portiers new-yorkais. Expliquant, exemples à l'appui, comment les stratégies de rémunération directe des «contributions positives» peuvent être contre-productives (exemple du don du sang rémunéré), tout comme celles de punition des «mauvais comportements» (exemple des amendes pour retard en crèche), il propose dans le dernier chapitre une «boîte à outils» où pourront piocher tous ceux qui souhaitent tenter d'impulser de nouvelles dynamiques.

Dénonçant tant la dictature de la main invisible du marché que les systèmes hyper-hiérarchisés ou une conception passéiste de l'état providence, Benkler nous invite sans naïveté à avoir (ou retrouver) confiance en l'humain et à plus communiquer pour rendre chacun plus autonome et mieux vivre ensemble. Une voie à 180° des spectres nationalistes ou nostalgiques qui tiennent aujourd'hui trop souvent lieu de projet politique. Un grand bol d'air.

Un ouvrage essentiel à l'heure où les réseaux numériques nous apportent des possibilités de communication remettant radicalement en cause la prééminence des «castes savantes» dans de nombreux domaines ainsi que le culte de l'inventeur ou de l'artiste génial. Alors que l'histoire des sciences fait aujourd'hui l'objet de travaux tendant à démontrer que la découverte et l'appropriation de techniques a souvent précédé leur formalisation par une figure passée seule à la postérité (voir notamment l'«Histoire populaire des Sciences» de Clifford D. Conner), il est grand temps de reconnaître toute leur importance à ces dynamiques. Aujourd'hui comme avant-hier, le savoir, l'information, les techniques seront probablement le fruit d'une production collective et interdisciplinaire. Espérons que leur monopolisation par des «clergés» ne sera plus qu'un mauvais souvenir d'une de ces époques de domination par une élite survenant régulièrement dans l'histoire de l'humanité...

L'attaque contre les Allo et l'Hadopi 3 telle qu'esquissée par l'Hadopi

Le bruit courait dans les «milieux autorisés» depuis des mois. C'est maintenant confirmé : les ayants droit attaquent sur la base de l'article 336-2 les sites AlloStreaming, AlloShowTV et AlloShare (AlloMovies, également cité, renvoie vers AlloStreaming).

Cet article 336-2, vivement dénoncé lors de l'examen du projet de loi DADVSI, dispose que :

En présence d'une atteinte à un droit d'auteur ou à un droit voisin occasionnée par le contenu d'un service de communication au public en ligne, le tribunal de grande instance, statuant le cas échéant en la forme des référés, peut ordonner à la demande des titulaires de droits sur les œuvres et objets protégés, de leurs ayants droit, des sociétés de perception et de répartition des droits visées à l'article L. 321-1 ou des organismes de défense professionnelle visés à l'article L. 331-1, toutes mesures propres à prévenir ou à faire cesser une telle atteinte à un droit d'auteur ou un droit voisin, à l'encontre de toute personne susceptible de contribuer à y remédier.

En pratique, cet article permet de s'en prendre aux moteurs de recherche (qui auraient été mis en demeure dès le mois d'août), aux FAI et aux hébergeurs de ces sites, ainsi qu'à d'autres prestataires comme les fournisseurs de noms de domaine, que je n'ai vu mentionnés dans aucun des articles traitant de l'affaire. On notera d'ailleurs au passage que les ayants droit restent volontairement vagues sur les services visés, invitant ainsi le juge à faire son marché.

La publicité de cette assignation coïncide avec l'esquisse de propositions par l'HADOPI pour «s'en prendre au streaming», selon l'oukaze présidentiel.

Si les deux relèvent de la même philosophie et sont similaires, on pourra remarquer deux nuances :

  • Les propositions de l'hadopi prévoient explicitement de s'attaquer au grisbi, aux flux financiers alimentant les sites de streaming illégal, ce que me semble plus large que l'article 336-2. L'HADOPI ne préconise en tous cas pas moins, évoque «tous les intermédiaires» permettant le fonctionnement et voit bien son travail comme un complément de ce dernier article.
  • Les ayants droits se cantonnent aujourd'hui à des sites comme Allostreaming, qui ne font «que» de la contrefaçon (ou presque...). Gageons que l'hadopi aura à coeur de donner également la possibilité juridique de s'attaquer à des sites ayant notoirement d'autres usages, comme megaupload.com.

Les pistes de l'autorité de régulation Hadopi ne sont donc pas préférables à l'exploitation de dispositions prévues... par la loi Hadopi et aujourd'hui exploitées par certains ayants droit.

À propos de la taxe sur la bande passante proposée par la SACD

La SACD a répondu, comme d'autres organisations, à la consultation publique organisée dans le cadre de la préparation du plan France Numérique 2020.

Contrairement à ce que j'ai pu lire à droite et à gauche, je trouve sa participation tout à fait légitime. Si l'on parle de société numérique, difficile de ne pas entendre, entre autres, la voix des ayants droit. Il faut par ailleurs toujours lire avec attention ce que propose la SACD, son délégué général, Pascal Rogard, étant l'une des têtes les plus pensantes des «milieux de la création» sur les sujets numériques.

Il y a, tout d'abord, du bon dans la contribution de la SACD, qui n'a eu que peu ou pas d'échos. Sa proposition de réformer la chronologie des médias notamment au bénéfice de la VOD sur abonnement ou gratuite, me semble clairement aller dans le bon sens :

Il est essentiel que les règles sur la chronologie des médias puissent évoluer afin de permettre l’enrichissement des offres légales.

Or, face à des technologies émergentes et des modèles économiques qui ne sont pas encore stabilisés, le précédent accord, signé en juin 2009, semble peu compatible avec ce besoin de flexibilité et de souplesse et tend davantage à maintenir des équilibres existants qu’à créer des conditions favorables à l’essor des offres numériques, qui sont pourtant sans doute l’un des moyens les plus adaptés pour lutter contre la piraterie..

Plus que tout, rien ne justifie de repousser à respectivement 36 mois et 48 mois après la sortie en salles l’exploitation des films en vidéo à la demande (VàD) par abonnement et la VàD gratuite.

La seule véritable solution pour les ayants droit est l'émergence d'offres commerciales attractives. Les offres de streaming semblent avoir le vent en poupe, et leur faciliter l'existence ne peut être que positif.

Il y a également, et c'est le principal objet de ce billet, des mesures plus contestables, comme la proposition de créer une contribution sur la bande passante en faveur de la création.

Créer une contribution sur la bande passante en faveur de la création

Faire contribuer les acteurs délocalisés au financement de la création est un exercice difficile, dont témoigne le sort qui a été réservé à la fameuse taxe Google. Sans doute, la réflexion autour de la création d’une taxe, compatible avec les règles de Bruxelles, sur l’activité de ces géants du Net qui préfèrent éviter le territoire français est une voie à explorer. En avoir confié la charge au Conseil National du Numérique, dont certains membres représentent justement ces multinationales américaines du Net, n’est toutefois pas l’initiative la plus positive prise par les pouvoirs publics pour y parvenir.

Parallèlement, il est nécessaire de mieux identifier l’ensemble des recettes localisées en France afin de pouvoir toucher indirectement les entreprises délocalisées. Parmi celles-ci, la facturation de la bande passante par les fournisseurs d’accès devrait être sérieusement expertisée.

Face à l’explosion du trafic Internet (dans ses prévisions 2010-2015, Cisco prévoit une croissance moyenne du trafic de 23% par an) et à la nécessité d’assurer des niveaux d’investissement très élevés pour maintenir la qualité des connexions et également le déploiement des réseaux très haut-débit, la facturation de la terminaison d’appel data chemine désormais dans les rapports et réflexions politiques. Evoquée dans le rapport récent des députées Laure de la Raudière et Corinne Erhel, elle est aussi au cœur de la réflexion de la Commission européenne.

Ces nouvelles ressources, qui pourraient être dégagées et payées notamment par les entreprises délocalisées qui génèrent beaucoup de trafic en France, auraient naturellement vocation à participer au financement des réseaux. Mais, il est tout aussi envisageable que pour assurer le dynamisme du financement de la création, une partie puisse servir à régénérer notre modèle de soutien à la création.

La légitimité d’un tel financement reposerait également sur l’évolution des usages des internautes puisqu’à l’horizon de 2 ou 3 ans, les experts estiment que la vidéo, dans laquelle les œuvres audiovisuelles et cinématographiques tiennent une place importante, représentera au minimum 75% du trafic Internet.

Le seul mérite que je vois à cette proposition est de proposer une contribution accrue du net à la création.

Dans les faits, cela s'avère problématique à bien des égards. Sur le plan des principes, cette contribution ne semble tout d'abord pas emporter une autorisation nouvelle pour le public. Dans le cas où une telle autorisation venait à être envisagée, cela nous priverait également de la symbolique, importante, de l'acquittement d'une contribution en échange d'une nouvelle autorisation.

En pratique, l'idée peut sembler à première vue séduisante pour les acteurs français du net. Elle pose cependant deux problèmes. La contribution ne reste, d'une part, que marginale pour les grands acteurs étrangers du net. La France n'est pas un immense marché, loin s'en faut. Elle pénalise, d'autre part, plus fortement les nouveaux entrants. Dans un contexte de consolidation des offres autour de quelques sites bien établis, cela ne contribuera pas à l'apparition de nouvelles offres innovantes. Le GESTE militait même un temps pour un tarif spécial de la bande passante pour les éditeurs de services culurels...

En pratique, toujours, l'idée ne résiste pas à la réalité du routage des paquets de données véhiulant les communications électroniques. Il n'est ainsi pas rare qu'une communication d'un abonné français vers un service français transite par l'étranger. Comment cette réalité pourra-t-elle être prise en compte par une taxe sur la terminaison d'appel data ?

Enfin, et c'est le point le plus ennuyeux, la proposition de la SACD reste floue sur ce qui est réellement taxé. Est-ce la connectivité, la capacité à transmettre un volume de données? Ou est-ce le volume de données effectivement échangé ? Le second scénario serait clairement pénalisant pour le développement des usages.

À propos de l'interview de Fleur Pellerin à Électron Libre

L’exercice est en soit curieux. La chargée de pôle thématique de François Hollande donne sa première interview à… Électron Libre, notoirement de droite. C’est un choix.

Le résultat est à la hauteur de la recette. Fleur Pellerin, loin de démentir les errements de François Hollande, nous propose, en voulant avoir l’air de ne pas y toucher, une Hadopi bis pour remplacer Hadopi. Comme l'explique très précisément, comme à l'accoutumée, Marc Rees, de surcroît en écho à Éric Walter : une Hadopi qui avertit, c'est exactement ce qui est installé aujourd'hui rue de Texel. Dans ce contexte, je ne peux que partager l'interrogation de Guillaume Champeau : à quoi bon remplacer Hadopi par Hollandopi ?

Les déclarations de Fleur Pellerin posent un double problème. Le premier est de forme et de méthode. Elle prétend en effet aujourd'hui s'inspirer des travaux sur le numérique du « lab» (dont est largement issu le programme numérique du PS). Pour en avoir été l'une des chevilles ouvrières, je ne peux que réfuter toute parenté avec la «piste» aujourd'hui explorée par la chargée de l'économie numérique auprès de François Hollande. On peut y voir une tentative maladroite de rattraper sa prestation à l’EBG, où elle a notamment benoîtement expliqué que le projet de Hollande sur le numérique ne serait pas celui du PS. Remplacer le mépris par la récupération n’améliore cependant pas vraiment la proposition… Elle tente par ailleurs maladroitement de convaincre avec un discours contradictoire des interlocuteurs précis sur un sujet ne supportant pas l'approximation. Prendre le temps de l'étude, de la réflexion sans multiplier les déclarations intempestives semble urgent. Le monde numérique est peuplé d'une foule d'experts, à l'intelligence partagée et à la mémoire... d'éléphant. Le moindre faux pas, la moindre contradiction est tracée, analysée.

Le second problème, plus sérieux, est de fond. Pourquoi parlons-nous autant d'Hadopi ? C'est pour certains un abus, tant les «autres sujets» ne manquent pas. Mais l'Hadopi reste encore aujourd'hui «la ligne de front» entre deux visions antagonistes de la société de l'information. Accepter l'existence d'échanges échappant au contrôle du marché, voire de la puissance publique, est un pré-requis de la défense de la neutralité du net, d'une conception libérale de l'identité numérique, voire de la compréhension de la dangerosité de la création de fichiers centralisés comme celui «des honnêtes gens». À l'opposé, la restauration du contrôle, fusse à seule fin d'avertir, implique de mettre fin à la liberté de circulation en ligne, de déployer de nouvelles «grandes oreilles électroniques» et d'identifier chacun de manière sûre, si possible en des bases centralisées. Dans un cas, le contrôle du net reste dans les mains de ses utilisateurs - ce qui n'a jamais été synonyme de renoncement ou de «laisser faire». Dans l'autre, il est entre les mains de l'État et de quelques puissantes sociétés privées.

Comme l'a récemment rappelé la CJUE, un équilibre doit être respecté entre les droits. La lutte contre les atteintes aux droit d'auteurs et aux droits voisins ne justifie pas à elle seule le blocage, le filtrage ou l'atteinte à la vie privée. Or, cet équilibre d'intérêt général est très rapidement perdu de vue lorsque l'on recherche un équilibre entre les forces en présence. La première mission d'un lobbyiste est en effet d'architecturer l'espace de pensée du décideur. Poser des questions, indiquer des chemins, c'est influer sur la direction qui sera prise. Dans ce contexte, on ne peut que regretter la manière dont l'équipe de François Hollande a été composée. Peuplée uniquement de politiques et de technos, elle ne fait pas de place à la société civile.

Les biens communs informationnels, les bandes de spectres ouvertes et autres produits de la société de l'information construits selon des logiques de partage et de co-élaboration n'ont, par définition, pas de champion prêts à dépenser des sommes conséquentes pour défendre un monopole. Comme l'explique très bien Yochai Benkler en discutant du spectre, ils sont les grands perdants dans un système politique traditionnel classique.

La compréhension de la société de l'information dans toute sa complexité requiert un long investissement. Il ne suffit pas d'avoir une tête très bien faite. La Gauche ne manque pas de personnalités de qualité l'étudiant de longue date. Martine Aubry avait par exemple appelé Daniel Kaplan dans son équipe. Plutôt que de s'enferrer dans une option doublement perdante – pour le public qui rejettera le traçage et le flicage, pour les ayants droit qui ne gagneront pas un euro de plus et ne verront pas leurs œuvres revalorisées – il est temps de les solliciter et d'arrêter de prétendre tout découvrir à partir de zéro en quelques semaines.

Les propositions de l'HADOPI contre le streaming : un péril majeur

L'HADOPI a publié ses premières propositions pour lutter contre le streaming. Elles s'inspirent, sans surprise, et comme le relève Numerama, du projet de loi américain PROTECT-IP. Au menu, donc, des propositions visant les services de paiement et, parions-le sans trop de risques, les autres fournisseurs des services visés.

Une démarche qui représente un péril majeur. Le projet PROTECT-IP reprend en effet, de manière troublante, tous les instruments utilisés par le gouvernement des États-Unis dans sa lutte contre Wikileaks recensés par Yochai Benkler.

Souvenez-vous de l'affaire jeboycottedanone. Les responsables de ce site de protestation contre le grand groupe agro-alimentaire avaient été poursuivis pour contrefaçon de marque avant d'être relaxés au nom de la liberté d'expresion. Si le gouvernement suit les préconisations de l'HADOPI, il faut donc s'attendre à des atteintes d'une toute autre ampleur, peut-être en premier lieu contre Wikileaks, que le ministre de l'industrie souhaitait voir interdit en France en décembre 2010.

Un sérieux coup d'arrêt au filtrage en Europe

C'est l'excellente nouvelle du jour. Dans un arrêt qui fera date, la CJCE a sévèrement limité le recours au filtrage.

Arguant de l'équilibre entre les droits, elle motive son rejet de la demande dont elle est saisie par le risque de surblocage.

Résumé de l'arrêt de la CJUE :

Dans son arrêt rendu ce jour, la Cour rappelle, tout d'abord, que les titulaires de droits de propriété intellectuelle peuvent demander qu'une ordonnance soit rendue à l'encontre des intermédiaires, tels que les fournisseurs d'accès à Internet, dont les services sont utilisés par les tiers pour porter atteinte à leurs droits. En effet, les modalités des injonctions relèvent du droit national. Toutefois, ces règles nationales doivent respecter les limitations découlant du droit de l'Union, telle notamment l'interdiction prévue par la directive sur le commerce électronique selon laquelle les autorités nationales ne doivent pas adopter des mesures qui obligeraient un fournisseur d'accès à Internet à procéder à une surveillance générale des informations qu'il transmet sur son réseau.

À cet égard, la Cour constate que l'injonction en question obligerait Scarlet à procéder à une surveillance active de l'ensemble des données de tous ses clients afin de prévenir toute atteinte aux droits de propriété intellectuelle. Il s'ensuit que l'injonction imposerait une surveillance générale qui est incompatible avec la directive sur le commerce électronique. En outre, une telle injonction ne respecterait pas les droits fondamentaux applicables.

Certes, la protection du droit de propriété intellectuelle est consacrée par la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne. Cela étant, il ne ressort nullement de la Charte, ni de la jurisprudence de la Cour, qu'un tel droit serait intangible et que sa protection devrait donc être assurée de manière absolue.

Or, en l'occurrence, l'injonction de mettre en place un système de filtrage implique de surveiller, dans l'intérêt des titulaires de droits d’auteur, l'intégralité des communications électroniques réalisées sur le réseau du fournisseur d'accès à Internet concerné, cette surveillance étant en outre illimitée dans le temps. Ainsi, une telle injonction entraînerait une atteinte caractérisée à la liberté d'entreprise de Scarlet puisqu'elle l'obligerait à mettre en place un système informatique complexe, coûteux, permanent et à ses seuls frais.

De plus, les effets de l'injonction ne se limiteraient pas à Scarlet, le système de filtrage étant également susceptible de porter atteinte aux droits fondamentaux de ses clients, à savoir à leur droit à la protection des données à caractère personnel ainsi qu'à leur liberté de recevoir ou de communiquer des informations, ces droits étant protégés par la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne. En effet, il est constant, d'une part, que cette injonction impliquerait une analyse systématique de tous les contenus ainsi que la collecte et l'identification des adresses IP des utilisateurs qui sont à l'origine de l'envoi des contenus illicites sur le réseau, ces adresses étant des données protégées à caractère personnel. D'autre part, l'injonction risquerait de porter atteinte à la liberté d'information puisque ce système risquerait de ne pas suffisamment distinguer entre un contenu illicite et un contenu licite, de sorte que son déploiement pourrait avoir pour effet d'entraîner le blocage de communications à contenu licite.

Par conséquent, la Cour constate que, en adoptant l'injonction obligeant Scarlet à mettre en place un tel système de filtrage, le juge national ne respecterait pas l'exigence d'assurer un juste équilibre entre le droit de propriété intellectuelle, d'une part, et la liberté d'entreprise, le droit à la protection des données à caractère personnel et la liberté de recevoir ou de communiquer des informations, d'autre part.

Dès lors, la Cour répond que le droit de l'Union s'oppose à une injonction faite à un fournisseur d'accès à Internet de mettre en place un système de filtrage de toutes les communications électroniques transitant par ses services, lequel s'applique indistinctement à l'égard de toute sa clientèle, à titre préventif, à ses frais exclusifs et sans limitation dans le temps.

PC INpact propose une analyse détaillé de cet arrêt, qui mérite une lecture attentive.

Cet arrêt semble par conséquent remettre en cause la plupart des dispositions en matière de filtrage ajouté au droit français ces dernières années. LOPPSI2, ARJEL, etc. se voient donc limitées à des méthodes inefficaces (filtrage DNS d'un site de jeu non labellisé, par exemple), sous peine de porter atteinte à la vie privée ou de surbloquer.

Cette approche est, au passage, identique à celle retenue par les députés socialistes à l'article 4 de leur projet de loi "neutralité du net" examiné en hiver dernier :

Article 4

Les personnes dont l’activité est d’offrir un accès à des services de communication au public en ligne ne peuvent restreindre les capacités d’envoi et de réception de données de leurs abonnés que : * avec l’accord explicite de l’Autorité de régulation des communications électroniques et des postes, dans un délai de 90 jours suivant leur demande ; * en cas d’urgence, en minimisant l’atteinte au principe de neutralité, et en informant l’Autorité de régulation des communications électroniques et des postes dans un délai de 48 heures. L’autorité émet dans un délai de 7 jours un avis sur l’adéquation des mesures prises ; * sur décision d’une autorité judiciaire indépendante. Une restriction ou interdiction d’accès ne peut être ordonnée que si elle n’a aucune incidence sur des échanges numériques de données autres que ceux directement visés.

On pourra également lire sur ce sujet : Numerama - Une Hadopi 3 contre le streaming déjà enterrée par l'Europe ?.

La copie privée attaquée

La copie privée est loin d'être un dispositif parfait. À la fois exception figurant à l'article 122-5 du code de la propriété intellectuelle depuis 1957 et rémunération créée par la loi de 1985, elle relève d'une logique pré-numérique et pré-internet.

Attachée aux supports, la rémunération de copie privée est en décalage avec le numérique, ses capacités de copie parfaites à moindre coût et la possibilité donnée à chacun d'être non seulement récepteur, mais également émetteur de données. Elle devrait idéalement évoluer vers un dispositif fondé sur les usages.

Pour autant, l'exception de copie privée (la partie qui autorise) pose un principe : celui du droit à faire une copie d'une oeuvre dont une copie se trouve être en notre possession.

À l'occasion de l'examen en commission du projet de loi sur la copie privée, un amendement a été adopté restreignant cette exception aux copies faites à partir d'une source licite. À première vue, rien que d'évident : je ne peux faire une copie que si j'ai eu légalement accès à eu oeuvre. À première vue uniquement, car juger de cette légalité peut être complexe. Le magasin ou le site où j'ai acheté un disque avait-il le droit de le vendre ? L'éditeur de ce disque avait-il les droits requis ? L'ami qui m'a offert un disque s'est-il bien assuré de la licéité de cette copie ?

Comme l'indique très justement La Quadrature Du Net, cette restriction vide l'exception de copie privée de son sens en la rendant impraticable. Et, sous le prétexte de réduire les montant prélevés au titre de la rémunération pour copie privée, c'est en fait un sale coup qui a été porté aux droits du public.

Le déséquilibre des échanges impose-t-il vraiment d'attenter à la neutralité du net ?

Un argument fréquemment avancé par les partisans d'une évolution de l'Internet vers plus de «services gérés» est l'encombrement des réseaux. Souvent annoncé, jamais avéré, il se double aujourd'hui d'un autre argument relevant en apparence du bon sens : le trafic deviendrait bien trop asymétrique. Le comportement des internautes a changé et leur appêtit pour les services de vidéo à la demande comme youtube ou dailymotion génèrerait des coûts insurmontables.

Stéphane Bortzmeyer a déjà très bien expliqué sur son blog en quoi les «services gérés» ne sont en fait que des «services favorisés», et dans la plupart des cas des «services favorisé car nous rapportant plus».

Revenons donc sur cet argument de l'asymétrie. Ainsi, un opérateur serait nécessairement pénalisé par les frais qui en découlent. Étrange affirmation, cette asymétrie étant causée... par les usages de ses clients, qui paient eux-même, dans le cas des particuliers, un abonnement mensuel. Vu les marges financières des opérateurs, il est permis d'estimer que ce flux de revenus compense largement les dépenses occasionnées.

Les éditeurs de service en ligne paient par ailleurs leur bande passante. Loin d'être les horribles profiteurs ou, pire encore en ces noires heures sarkoziennes, les immigrés clandestins du net, certains déploient même leurs propres infrastructures afin d'améliorer les conditions d'accès à leurs services. C'est notamment le cas de... Google, si souvent décrié, mais rarement pour de bonnes raisons, comme sa conception toute particulière du respect de la vie privée ou son optimisation fiscale.

Bref, l'équilibre du trafic n'est pas un objectif en soi. L'essentiel est plutôt de créer de la valeur pour ses clients avec une offre de qualité... et un service bénéficiaire. Ce qui est le cas aujourd'hui, sans porter atteinte à la neutralité du net. En voulant, à travers des services gérés, faire payer les éditeurs de services, les FAI se comportent un peu comme la grande distribution exigeant des marges arrière avant la loi NRE de 2001.

Des solutions techniques permettent par ailleurs de limiter ces flux, comme les systèmes de cache les rapprochant des consommateurs (CDN, «Content Delivery Network»). Là encore, les opérateurs jouent un jeu trouble, accusant des prestataires comme Akamaï de «se cacher derrière le peering» pour mieux ensuite tenter de fourguer leur offre de cache propriétaire... moyennant finance. Ou, là encore, comment faire payer les autres pour faire soi-même des économies.

Ces technologies de cache n'ont rien de neuf. Depuis toujours, bon nombre de systèmes d'information du net sont incapables de tenir la charge sans ces caches. C'est pas exemple le cas du système de nommage, le DNS, qui arrive à supporter la charge en la répartissant dans une hiérarchie de serveurs. La nouveauté est plutôt dans cette volonté de tout rentabiliser immédiatement, sans plus construire de bien commun bénéfique à moyen ou à long terme à tous.

Autre exemple de technologie permettant d'optimiser la distribution : le P2P. Quelque part, elle n'est qu'une extension du cache à tous les clients, qui deviennent à leur tour tous serveurs... Induisant une plus grande perte de contrôle sur la diffusion, elle s'est attirée les foudres de certains ayant droits et de leurs alliés et permet de limiter drastiquement les coûts de distribution.

À rebours de ce progrès technologique, il est question aujourd'hui de combattre le streaming. Gageons que demain, nous aurons à payer pour le DPI et les filtres qui nous seront infligés, que nous aurons un internet plus lent, moins sûr et où les créateurs ne gagneront pas un euro de plus.

L'HADOPI 3, prochaine bataille prévisible de la guerre de l'Internet

Nicolas Sarkozy a annoncé aujourd'hui au Forum d'Avignon sa volonté de s'attaquer au «streaming», avec la mise en chantier d'une loi HADOPI 3.

Cela ne surprendra pas les analystes de la société de l'information. Et plus particulièrement ceux qui n'ont pas eu la faiblesse de prendre leurs adversaires de circonstance du «monde des industries culturelles» pour des imbéciles.

Si l'on trouve en effet dans ce monde passionnant encore beaucoup de techno-illettrés, certains leaders influents ont, eux, très bien compris le fonctionnement de l'Internet et mènent une bataille de longue haleine dont les objectifs sont :

  • faire émerger quelques acteurs dominants dûment sélectionnés pour leur docilité envers les industries culturelles ;
  • réarchitecturer l'internet ouvert en un réseau fermé, contrôlé, à la chinoise.

Pour atteindre le premier objectif, l'abus des droits exclusifs reste la meilleure arme. La «spotifyisation» des offres de musique en ligne, qui se voient imposer des obligations contractuelles visant à les rendre moins attractives que l'offre d'une société détenue en partie par les majors de la musique ne relève pas d'une autre logique.

Pour atteindre le second objectif, les industries culturelles ont besoin, d'une part, de conclure une alliance avec les fournisseurs d'accès internet. Cela «tombe bien», ces derniers ont également une soif de contrôle accru des échanges transitant sur leurs réseaux. Insatisfaits des marges pourtant déjà considérables tirés des abonnements, et arguant parfois d'un encombrement souvent avancé, mais jamais démontré, ils prétendent également aujourd'hui faire payer les éditeurs de service. Pour atteindre cet objectif, il faut discriminer les échanges. Et donc analyser puis filtrer ou bloquer.

Elles ont besoin, d'autre part, du soutien de la puissance publique. Cela, à nouveau, «tombe bien» : notre Président de la République est atteint d'une obsession répressive et ne conçoit de réponse aux nouvelles libertés apportées par le net que par l'intimidation, les poursuites, le filtrage ou le blocage afin que, surtout «tout change pour que rien ne change». Quelques lois prévoyant le filtrage ou le blocage ont déjà été votées, comme la loi sur les jeux. Les lois HADOPI 1 et 2 ont, elles, été conçues comme des opérations d'intimidation des internautes et des preuves d'amour envers des industriels des médias contrôlant également des journaux, forts utiles en période de campagne. Lorsque le séides de l'UMP auront saturé des réseaux sociaux qu'ils seront incapables d'exploiter positivement, le débat sera à nouveau pour l'essentiel dans les médias de masse, bien contrôlés par le parti majoritaire et ses amis.

Comme prévu, les internautes, pas fous, se sont détournés des réseaux P2P, premières cibles de l'HADOPI. Recourant au téléchargement direct, parfois en streaming, ils ont rapidement appris comment échapper au radar grossier de cete nouvelle autorité. Seconde étape, s'en prendre au streaming. Pour se faire, il faudra :

  • Analyser les flux transitant vers les serveurs des sites incriminés. Des technologies telles que le DPI, utilisées en Tunisie, en Libye et en Syrie pour espionner les opposants, pourront être utilisées ici au nom de la lutte contre les échanges numériques hors marché.
  • Bloquer ou filtrer les serveurs des sites incriminés.

En plus de les bloquer directement, cela induira nécessairement rapidement l'adoption de mesures similaires pour le trafic vers les serveurs mandataires (proxy) utilisés pour échapper à la surveillance du net.

C'est donc une surveillance généralisée du net qui se profile. D'un net redevenu une galerie marchande sur le modèle du kiosque du minitel, rentable à court terme pour les opérateurs. D'un net où seuls les contenus dûment estampillés/labellisés pourront circuler sous le contrôle de mesures techniques prétendant contrôler les copies. D'un net où les médias d'information seront bien sélectionnés et prompts à soutenir la campagne du parti majoritaire. Enthousiasmant, non ?

On parle souvent de l'HADOPI dès que l'on discute de politique du numérique. C'est pour certains un abus, tant les «autres sujets» ne manquent pas. L'HADOPI reste cependant «la ligne de front» entre deux visions antagonistes de la société de l'information. Accepter l'existence d'échanges échappant au contrôle du marché, voire de la puissance publique, est un pré-requis de la défense de la neutralité du net, d'une conception libérale de l'identité numérique, voire de la dangerosité de la création de fichiers centralisés comme celui «des honnêtes gens». À l'opposé, la restauration du contrôle implique de mettre fin à la liberté de circulation en ligne, d'identifier chacun de manière sûre, si possible en des bases centralisées. Dans un cas, le contrôle du net reste dans les mains de ses utilisateurs. Dans l'autre, il est entre les mains de l'État et de quelques puissantes sociétés privées.

Contrairement à ce que certains ont tenté de nous faire avaler il y a quelques fois, au moment de l'eG8, Sarkozy, et avec lui la droite, n'ont pas fait passer leur logiciel à une nouvelle version. Leur vision reste celle d'un espace étroitement contrôlé, où prospèrent les boutiques des amis du pouvoir et où la police veille sourcilleusement à ce que les échanges soient politiquement corrects, dans une langue bien châtiée et les jupes longues jusqu'au dessous du genou.

Yochai Benkler sur les stratégies d'allocation du spectre

Yochai Benkler, professeur de droit à Harvard, a récemment mis en discussion un papier d'une vingtaine de pages sur les stratégies d'allocation de spectre.

Le spectre dont il est question ici n'a évidemment rien à voir avec Halloween. Il s'agit du spectre hertzien et de ses utilisations, principalement pour la télévision, la radio ou les communications électroniques.

À l'occasion du débat aux États-Unis sur l'utilisation du dividende numérique, Benkler compare les trois grandes stratégies d'allocation de spectre :

  • la concession de licences
  • les marchés de fréquences
  • les bandes libres.

La concession de licences, c'est le modèle traditionnel d'utilisation du spectre. Une fréquence (ou plutôt une bandede fréquence) est allouée à un usage. Telle fréquence sera par exemple allouée à TF1 ou à SFR. Cette allocation est habituellement faite contre espèces sonnantes et trébuchantes (souvenez-vous de la mise aux enchères des licences 3G sous Jospin et voyez aujourd'hui les appêtits en la matière du gouvernement Fillon et du ministre de l'industrie Besson) ou contre l'engagement à respecter un cahier des charges. C'est notamment le cas pour les chaînes de télévsion, qui doivent théoriquement respecter des quotas de diffusion ainsi que divers engagements en faveur de la diversité culturelle.

Les marchés de fréquences sont une évolution de ce premier système, où le propriétaire d'une bande de fréquence a la faculté de la revendre à un tiers.

Les bandes libres, enfin, sont librement utilisables. Les fréquences utilisées par le WiFi sont des exemples de bandes libres. Une autorisation préalable d'utilisation n'est pas requise.

En étudiant les usages de plusieurs secteurs aux États-Unis (téléphonie, gestion d'actifs, gestion de flotte, télémédecine, etc.), Benkler souligne l'importance sous-évaluée des bandes libres. Le professeur de Harvard démontre en effet qu'elles sont le principal lieu d'innovation, de part leur libre utilisation et donc l'absence d'obligation de négociation avec un propriétaire des fréquences.

Plus intéressant encore, Benkler montre que les technologies utilisant les bandes libres sont quasi-systématiquement préférées à celles nécessitant une bande réservée, y compris dans des secteurs critiques, comme la télémédecine. La plupart des usages sont en effet tolérants à une connexion «en pointillés» au réseau et seuls quelques usages très spécifiques, continus et en mobilité, comme la télémétrie de pacemakers, la téléphonie mobile, ou le suivi de flotte en temps réel justifient l'utilisation de fréquences réservées. L'auteur pointe d'ailleurs de manière amusante le cas d'UPS qui, contrairement à ses concurrents, à construit son système d'information en prenant pour hypothèse des connexions discontinues au réseau. Cela lui permet ainsi de s'appuyer sur des technos fonctionnant dans une bande libre plutôt que d'avoir à négocier l'utilisation d'une fréquence.

S'appuyant sur l'étude de la stratégie d'AT&T pour augmenter ses capacités de transmission sans fil lors de la commercialisation de l'iPhone, Benkler estime par ailleurs que le bon fonctionnement des marchés de fréquence n'est pas prouvé. Plusieurs obstacles sont recensés : coûts de transaction, lourdeur réglementaire et, surtout, quasi-impossibilité de dissocier les fréquences des technologies et infrastructures capables d'en tirer partie.

AT&T avait ainsi choisi dans un premier temps d'acheter à Qualcomm des bandes de fréquence. Cet achat n'est toujours pas terminé, pour des raisons réglementaires, et AT&T a depuis longtemps répondu à la demande en s'appuyant sur un réseau de bornes WiFi, ne requérant pas d'autorisations.

Soulignant que les bandes réservées présentent l'avantage sur les bandes libres de nécessiter une infrastructure moindre, car mieux contrôlée et générant moins de «collisions», Benkler estime que ce surcoût apparent est compensé par la généricité et la réutilisation de cette infrastructure, comme c'est le cas avec le WiFi. Pour Benkler, les bandes réservées ont par contre l'inconvénient de donner un avantage compétitif trop important à ceux qui ont à un instant T le moyen de les acquérir. Le professeur de Harvard compare même ces derniers aux fermiers généraux de l'ancien régime en France !

Bref, plutôt que de chercher la rentabilité à court terme, Benkler estime que les états devraient privilégier l'innovation, génératrice à moyen terme de revenus plus importants. Il préconise dans l'immédiat la répartition égale du dividende numérique entre bandes réservées et bandes libres.

Benkler n'oublie pas de pointer au passage la difficulté de promouvoir les stratégies de bandes libres auprès de responsables politiques. Nécessitant une compréhension de l'innovation analogue à celle requise pour comprendre les biens communs informationnels, elle ne dispose pas de grands champions industriels tirant une rente de leur existence et allouant donc les moyens nécessaires à l'acquisition de cette rente.

En France, la partie de la loi sur la télévision du futur portant sur le dividende numérique a consacré la réservation de la moitié de ce divivende, généré par le passage de la télévision analogique à la télévision numérique, à l'audiovisuel. Cet épouvantable gâchis a été hacké par les politiques numérico-compatibles, qui ont fait en sorte que les fréquences les plus intéressantes (la «bande en or») soit dévolue aux télécoms. L'importance de l'allocation de plus de bandes de fréquences à un usage libre a, elle, encore du chemin à faire !

Blocage et filtrage du net : Quand le gouvernement américain tente de légaliser sa guerre contre Wikileaks

Les États-Unis sont célèbres pour leur législation en faveur de la liberté d'expression, le fameux 1er amendement de leur constitution..

Quelque peu embarrassé par cette législation protectrice, qui l'empêche d'interdire purement et simplement Wikileaks en tant que tel, le gouvernement américain a attaqué cette dernière année Wikileaks de manière indirecte, en faisant pression sur ses fournisseurs de services. Registres DNS, fournisseurs d'accès et autres FAI n'ont, pour la plupart, pas su ou pas pu résister aux pressions de l'Oncle Sam, comme l'expose Yochai Benkler dans «WikiLeaks and the protect-ip Act: A New Public-Private Threat to the Internet Commons».

L'Electronic Frontier Foundation dénonce aujourd'hui le projet de loi SOPA («Stop Online Piracy Act»), qui prévoit la possibilité pour le Procureur Général des États-Unis d'ordonner aux moteurs de recherche, aux fournisseurs de DNS, aux hébergeurs, aux systèmes de paiement et aux acheteurs d'espace publicitaire de ne plus faire affaire avec une société :

«the Attorney General can seek a court order that would force search engines, DNS providers, servers, payment processors, and advertisers to stop doing business with allegedly infringing websites.»

Soit précisément ce qui a été fait contre Wikileaks et qui pourrait donc être généralisé demain contre d'autre sites. Mais de manière légale.

En prime, SOPA prévoit la création de listes noires privées et la possibilités pour les opérateurs de paiement de décider eux-même d'arrêter d'offrir leurs services à certaines sociétés suspectes.

Dans la course au blocage et au filtrage du net, les États-Unis auraient-ils décidé de reprendre une longueur d'avance sur l'HADOPI française ?

Google et brevets logiciels - «Don't be evil» ?

Le site sfgate publie une intéressante interview du conseil en brevet de Google.

Le conseil de la société dont la devise est «Don't be evil» y détaille une vision très pragmatique, voire cynique, de la brevetabilité du logiciel. Comparant la situation de la société de Mountain View à celle de Microsoft, il remarque ainsi que Google a le tort d'avoir un portefeuille de brevets moins gros.

La position développée sur le principe même du brevet sur les logiciels n'est guère différente de celle que Microsoft développe depuis des années. Le problème serait de faible qualité des brevets. De meilleurs modalités d'examen corrigerait implicitement la situation. C'est pourtant le principe même du brevet logiciel qui pose problème, comme François Pellegrini l'a brillamment expliqué depuis longtemps.

Au passage, le conseil de Google indique on ne peut plus clairement la motivation du rachat de Motorola par Google : mettre la main sur son portefeuille de brevets et aider ainsi les utilisateurs d'Androïd, dont notamment HTC, dans leur bataille face à Apple, en leur revendant certains d'entre eux.

On comprend, en conclusion, que Google serait probablement en faveur d'une brevetabilité illimitée s'il avait le plus gros paquets de brevets. «Don't be evil», vraiment ?

Réaction à l'article «Google est-il devenu totalement irresponsable ?» de Guillaume Champeau

C'est le titre, volontairement provocateur, d'un billet de l'excellent @gchampeau, paru sur son site Numerama .

Si Guillaume pose une bonne question en s'interrogeant sur les risques que pose l'hyper-puissance de Google, qui appelle effectivement la vigilance de la puissance publique, je suis en désaccord avec lui sur plusieurs points.

Google n'est, tout d'abord, par la première société a avoir ce niveau de pouvoir sur le secteur de l'IT. IBM en son temps, puis Microsoft, pour ne citer que deux exemples sur lesquels l'histoire a eu le temps de juger, ont été tout aussi dominateurs. Il n'y a pas grand risque à estimer que Twitter ou Facebook posent le même type risque aujourd'hui.

La volonté de nuire de Google n'est, ensuite, pas démontrée. Et je trouve assez étonnant de voir un moteur de recherche critiqué pour des tentatives d'amélioration de son algorithme. La recherche "neutre" est une vue de l'esprit. Nous voulons un moteur qui sélectionne pour nous, et le mieux possible.

Google est, par ailleurs, un géant aux pieds d'argile. En un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître, vers 2001, Google a ainsi balayé Altavista, qui semblait alors indéboulonnable, en un peu moins d'un an.

Enfin, la dépendance de certains acteurs du web à leur niveau de référencement sur Google ne me semble pas être un argument convaincant. Investir dans ce que l'on appelle le SEO «Search Engine Optimization» est un choix, qui comporte des risques que l'on doit assumer en même temps que l'on en tire les bénéfices. (MAJ) Guillaume pointe d'ailleurs de manière intéressante lui-même la fragilité des algorithmes de référencement actuellement utilisé en signalant cette condamnation d'une société pour manipulation de résultats de recherche.

Contraindre Google dans ses évolutions serait, en l'état, donner un sacré coup de frein à l'innovation en ligne. Un peu comme si l'on évitait de construire des autoroutes par peur de nuire aux petites boutiques placées le long des départementales. Ou si l'on bridait le développement du chemin de fer pour protéger les palfreniers.

Google n'est pas une entité parfaite et est logiquement à la recherche du profit. Ses pratiques en matière de vie privée méritent probablement bien plus d'attention. En l'état, oeuvrer en faveur d'une société de l'information ouverte me semble plutôt passer par le soutien à des alternatives libres et distribuées.

Séverine Tessier, un soutien très significatif pour les militants anti-corruption

Mon amie Séverine Tessier, fondatrice d'Anticor, qui connait ces jours-ci des moments difficiles, a malgré tout pris le temps d'écrire un twit de soutien à Martine Aubry.

Twit de soutien de Séverine Tessier à Martine Aubry

Séverine n'est pas n'importe qui, et Anticor n'est pas n'importe quoi.

Anticor est une association transpartisane de lutte contre la corruption. Elle a pour président d'honneur un certain Éric Halphen, le «petit juge» qui a instruit le procès des HLM de la ville de Paris et avait convoqué un certain Jacques Chirac. C'est encore Anticor aujourd'hui qui, entre autres combats, est partie civile dans le procès des emplois fictifs de la ville de Paris.

Séverine s'est également attaquée avec un courage sans faille à des intérêts puissants. Deux exemples :

  • le «système Flosse» en Polynésie Française, aujourd'hui en voie de démantèlement, auquel elle a consacré un livre.

Les pressions de tous ordres n'ont, comme vous le devinerez, pas manqué.

Séverine est également, et plus personnellement, une des personnes qui m'ont donné du plaisir à militer au PS, et plus précisément au NPS puis à Rénover Maintenant, à l'époque où nous jugions tous les deux que les propositions d'Arnaud Montebourg étaient les plus convaincantes. Déçue par le (N)PS, Séverine était candidate aux dernières régionales en Île de France sur les listes d'EELV.

Je suis très heureux de la voir aujourd'hui saluer les engagements de Martine Aubry dans un domaine qu'elle connaît particulièrement bien : la lutte contre la corruption. J'espère que ceux qui s'intéressent à ce combat seront sensibles à cet engagement de poids !

Sortir du dialogue de sourds sur «l'après-HADOPI»

Un débat bloqué

Depuis quelques années, je rencontre régulièrement les différents acteurs des débats sur les droits d'auteur à l'ère du numérique. Rencontres le plus souvent intéressantes car, au-delà de nos désaccords, les interlocuteurs sont sincères et de qualité.

Je reste cependant frappé par la stagnation du débat depuis 2003. Ses termes restent la plupart du temps caricaturaux. Son objet n'est généralement qu'une partie du problème, comme la question de l'autorisation des échanges hors marché. Force est de constater que 6 ans après un certain soir de décembre 2005, bon nombre d'ayant droits sont encore convaincus qu'avec «la licence globale», le Parti Socialiste veut autoriser tous les échanges en ligne pour une poignée d'euros.

Cette stagnation nous est d'abord imputable. Nous n'avons pas su mieux expliquer. Peut-être est-ce également une question d'opportunités, mais il nous appartenait probablement également de les créer. Peut-être est-ce enfin parce que le dispositif présenté en 2005 traçait à la hache une ambition politique, sans trop se soucier de détails, la majorité étant de toutes manières assurée de faire passer son texte à la fin. La bataille était politique, notre rôle n'était pas de détailler un dispositif complet mais de pointer une alternative.

À force de patience et de répétition, les choses évoluent cependant. Ces dernières semaines, bon nombre de mes interlocuteurs que je rassemblerai dans ce texte sous l'étiquette «ayant droits» se sont montrés intéressés par une discussion plus précise... et donc plus utile. La plupart d'entre eux parlent «en off» et je ne vais donc pas me lancer dans un petit jeu de name-dropping qui n'ajouterait de toutes manières rien au propos.

Autoriser certains échanges est inéluctable

L'idée d'une «légalisation», d'une «tolérance», d'un «nouveau droit», ou d'une «autorisation» de certains échanges numériques sans accord préalable des ayants droit fait donc son chemin. Je parlerais par la suite «d'autorisation» pour désigner toutes ces options, ce même s'il est évident qu'une tolérance et un nouveau droit sont de nature différentes.

Mes interlocuteurs sont en effet, pardon de me répéter, tout sauf idiots. Après avoir fait le pari de la proposition répressive de la droite, ils ne peuvent aujourd'hui que constater son échec. Certains regrettent également le fossé creusé avec le public. Bon nombre d'entre eux se positionnent plutôt à gauche et ont des réserves instinctives envers une politique relevant de la surveillance généralisée et de la répression tout azimuth. Et la plupart d'entre eux comprennent bien aujourd'hui que l'on ne peut pas empêcher certains échanges à moins de payer un coût faramineux tant sur le plan de nos libertés que sur le plan économique.

Quel périmètre d'autorisation ?

Une question intéressante est donc celle du périmètre de cette «autorisation». Ce qu'il nous faut réussir aujourd'hui ressemble à une refondation de la loi de 1985 sur la copie privée, actant enfin la transition d'une logique de support à une logique d'usage. Il nous faut définir tous ensemble, non pas avec les seuls ayant droits, opérateurs de télécommunication ou public (de plus en plus co-créateur) le compromis acceptable. Parler de «cercle familial» n'a aujourd'hui plus de sens. Il nous faut une autre définition, adaptée à notre nouvelle réalité. Elle doit être à la fois claire et sujette à interprétation : on ne va pas énumérer des usages techniques ; nous devons graver des principes.

Quelle répression de ce qui n'est pas autorisé ?

Une seconde question intéressante est celle de la répression de ceux qui continuerait à violer la loi après que soit donnée une telle autorisation. Là encore, différentes options existent.

L'une d'entre elles est d'estimer que ces comportements relèvent nécessairement de logiques commerciales et d'appliquer la législation en matière de contrefaçon dans toute sa rigueur (3 ans de prison, 300 000 euros d'amende) et avec proportionnalité (en France, aucun juge ne condamnera aussi lourdement un particulier pour avoir échangé quelques fichiers).

Une autre est de définir une législation adaptée aux atteintes mineures. Si l'on n'y prend garde, cela peut rapidement devenir une hadopi bis. Cela peut également être une attribution de compétences et de moyens à une cour spéciale.

Combien d'argent pour les créateurs ?

Une troisième question est celle de la rémunération ou de la compensation donnée aux créateurs en échange de l'éventuel préjudice qui leur sera causé.

Tous les mots sont importants ici, et «rémunération» et «compensation» sont de natures différentes. Dans tous les cas, on s'accordera à dire qu'il s'agit de demander (un peu) d'argent à l'internaute pour le donner aux créateurs.

Ne pas perdre de vue l'essentiel : le blocage du marché

Mais la question essentielle reste ailleurs. Le problème fondamental qu'a aujourd'hui la «culture commerciale» est celui de l'inadéquation de l'offre et de la demande. Mettre en place un service de VOD par abonnement en France n'a par exemple rien d'évident, du fait des règles de la chronologie des médias et de la lourdeur des négociations de droits. Les catalogues sont fragmentés, les oeuvres deviennent disponibles selon des logiques échappant au commun des consommateurs. Télécharger depuis un site tel que megaupload reste bien plus simple.

Certains ayant droits ont, par ailleurs, clairement abusé de leurs droits exclusifs ces dernières années. Bien des éditeurs de service de musique en ligne ont été étranglés par des minima garantis exhorbitants ou par des exigences en décalage avec les attentes du marché.

Hier, il s'agissait par exemple de l'obligation d'utiliser tel ou tel DRM. Aujourd'hui, on semble assister à une «spotifyisation» des offres, à un nivellement par le bas des fonctionnalités offertes par les services concurrents. Il n'est par interdit de se demander si la présence au capital de spotify de majors n'est pas la cause de ces exigences.

La menace d'une gestion collective obligatoire

Bref, le marché ne fonctionne pas correctement. Et il nous faut voir en priorité comment améliorer cette situation.

Nous avons, dans le programme numérique du PS, exploré la piste d'une gestion collective obligatoire. Ayant les faveurs d'éditeurs de service en ligne, cette option à l'avantage d'enlever l'arme nucléaire de l'exclusivité des droits des mains des ayant droits.

Elle n'est pas sans défauts, mais a le mérite d'exister et d'être une option pour mettre fin à une situation qui n'a que trop duré.

Ajuster le droit de la concurrence ?

À ce problème de concurrence pourraient également correspondre des solutions plus classiques en ce domaine. Le régulateur pourrait se voir confier des pouvoirs étendus pour mieux surveiller ce marché, détecter les abus et y remédier. Il pourrait également intervenir pour casser certains «monopoles numériques», pour reprendre la terminologie du PDG de Miramax. Là encore, il est urgent de rentrer dans le vif du sujet.

À l'évidence, la chronologie des médias, ce système qui organise les fenêtres de disponibilité des oeuvres audiovisuelles, doit être adaptée.

Une responsabilité particulière : arrêter la guerre de tranchées contre le partage

Les principaux lobbyistes de la culture et des médias ont aujourd'hui une responsabilité particulière. Il leur faut sortir de leurs positions caricaturales, voire pour certains des stratégies de retardement mises en oeuvre depuis trop de temps. Les combats d'arrière-garde, comme celui contre la présence d'un client Bittorrent dans la Freebox Revolution ne relèvent à l'évidence pas d'une recherche de l'intérêt des créateurs, mais d'objectifs bien plus particuliers.

En poursuivant la guerre au P2P, on poussera, d'une part, un peu plus les consommateurs à se tourner vers le téléchargement depuis l'étranger, sans aucun bénéfice pour les créateurs. On renchérira, d'autre part, le coût de la diffusion et contribuera à donner plus d'importance à ces plateformes centralisées gourmandes en bande passante, comme YouTube ou DailyMotion.

Depuis au moins 10 ans, il est bien connu que le coût de la distribution par P2P est inférieur de plusieurs ordres de grandeur à celui de la distribution depuis une plateforme centralisée. Il est temps d'arrêter le non sens, d'arrêter cette guerre au progrès dont le coût économique et pour nos libertés est exhorbitant.

Pourquoi Martine Aubry ?

Le premier tour des «Primaires Citoyennes» aura lieu ce dimanche 9 octobre. Je n'étais pas favorable à cette démarche, considérant qu'un parti-creuset doit désigner son candidat puis convaincre, et étant hostile à une dérive vers le mode de fonctionnement du parti démocrate américain... Mais les primaires sont là et, un peu comme avec les institutions de la Vème république, il nous faut faire avec.

Ces primaires sont, pour moi, un moment important après près de 10 ans d'engagement politique, dans le sens le plus traditionnel du terme, pour une société de l'information ouverte et les libertés numériques. L'occasion de regarder (pas trop longtemps) dans le rétroviseur, de faire un point sur mes engagements et de vérifier leur cohérence.

En 2003, quand j'ai adhéré au PS, je souhaitais participer à la rénovation préconisée par Arnaud Montebourg. Le député de Saône-et-Loire représentait pour moi un espoir de changer la «maison rose» de l'intérieur, d'en refaire un lieu d'élaboration d'un projet en adéquation la société. Je pensais alors déjà, peut-être du fait de mon pessimisme déterminé, que cela prendrait du temps. Sur ce point au moins, je n'avais pas tort.

Le compagnonage d'Arnaud se sera en effet avéré décevant. Après quelques années d'enthousiasme militant, il m'a bien fallu me rendre à l'évidence : Montebourg est un bon procureur, tenace, courageux, déterminé, mais pas un bon politique, capable de construire un camp et d'emporter une majorité. Bien que suscitant toujours une certaine sympathie hors du PS, il reste aujourd'hui seul, bien plus seul qu'en 2002-2003, par exemple. Les vagues d'enthousiastes le soutenant ont reflué les unes après les autres. Il aura perdu au fil du temps de sa cohérence, notamment en cumulant mandat de député et présidence d'un conseil général. On est loin du Montebourg de «La machine à trahir».

Pire encore, Arnaud ne m'a semblé ni travailler ses dossiers, ni s'appuyer suffisamment sur ses amis et plutôt tenter de pallier ces insuffisances par son charisme. Je reste profondément déçu par ses prises de position lors de l'examen des projets de loi DADVSI et HADOPI. Qu'il ne soit pas d'accord est une chose. Qu'il ne travaille pas et devienne le jouet de puissants lobbies n'est pas acceptable.

En rejoignant Arnaud en 2003, j'ai heureusement également rapidement rencontré, à Fouras, à l'université d'été du cournat NPS, un certain Christian Paul. À cette époque, Christian avait déjà coordonné la rédaction de la note «Vers la cité numérique» de la Fondation Jean Jaurès et suscité la création du Forum des Droits sur l'Internet, un lieu de débat sur les enjeux de société du numérique dont les labs de l'HADOPI ne sont qu'un pâle ersatz sarkozisé. Dès 2003, il prend position publiquement contre ce que l'on appellera ensuite «La guerre au partage» et dénonce la répression féroce qui s'abat sur les téléchargeurs, pour certains réveillés à l'heure du laitier par les forces de l'ordre et subissant toute la rigueur d'une procédure pénale.

Je choisis de m'engager sur ces sujets aux côtés de cet homme intelligent et courageux, qui a à l'époque une citation de Jaurès en baseline de son blog : «Le courage, c'est d'agir».

À ses côtés, et avec bien d'autres, je prépare le projet de loi «droits d'auteur» (DADVSI), puis travaille sur bien d'autres projets comme HADOPI, la loi dite sur la télévision du futur (où nous dénonçons l'absence de prise en compte de la diffusion sur le net), la loi sur la réduction de la fracture numérique, la LCEN, la LOPPSI2, etc.

Sans oublier une PPL où nous étions, pour une fois, à l'offensive, qui proposait une vision exigeante de la neutralité du net et qui a été soutenue à l'unanimité par le groupe socialiste. Bref, nous nous efforçons de développer une vision cohérente de la société de l'information, allant des infrastructures aux usages les plus avancés et les plus controversés.

Jusque fin 2008, nous étions dans l'opposition interne au PS. Non sans grincements de dents. Le premier secrétaire de l'époque, un certain François Hollande, brille par son indécision et son refus de prendre position. Déjà en 2005, il préconisait une solution qui ne soit «ni la riposte graduée, ni la licence globale». 6 ans plus tard, chacun peut constater qu'il en est au même point, faute de travail et, il faut bien le dire, du minimum de courage politique nécessaire à une prise de position dans ces débats houleux.

En novembre 2008 a lieu le congrès de Reims. François Hollande n'est (enfin !) plus 1er secrétaire du PS. Je ne connais pas bien Martine Aubry. Je l'ai soutenue en voyant mes amis faire de même, parce que je sais la force de ce qui nous rassemble. J'attends de voir. Et je ne suis pas déçu.

Il y a la mise en place du laboratoire des idées, qui s'avérera être un formidable lieu de réflexion collective. Les commissions du parti sont revigorées. La commission «médias» dirigée par Patrick bloche, notamment, ne partage avec son ancêtre de l'ère Hollande que le nom. On y discute, on y débat. Les lobbies n'y ont plus la première place. Un travail lent, patient est entrepris. On ne sort pas le PS du coma où il était plongé depuis plus de 10 ans en quelques jours.

Le changement est malgré tout rapidement perceptible au plus haut niveau. Martine écoute, consulte, tranche. Le PS prend en 2009 position en tant que tel (et non plus via tel parlementaire ou tel groupe) contre le projet de loi HADOPI. Le programme numérique est mis en chantier.

Deux ans plus tard, je souhaite que se poursuive cette construction. C'est pourquoi mon suffrage ira le 9 (et si elle a besoin d'un second tour, le 16) à Martine Aubry.

Martine a en effet fait preuve d'un courage certain en ne craignant pas de heurter de puissants lobbies en affirmant à plusieurs reprises sa volonté d'abroger l'HADOPI et d'autoriser certains échanges en ligne. Sur ce même dossier, elle a également fait preuve de cohérence en proposant, conformément à nos engagements internationaux, une compensation à ces échanges que l'on ne peut raisonnablement interdire. Au-delà de cet exemple, elle me semble être de tous les candidats à cette primaire celle qui a la vision personnelle la plus construite de la société de l'information. Elle n'est pas une spécialiste, certes. On ne le demande pas à un Président. Mais elle a travaillé le fond et a su s'entourer de la quasi-totalité de celles et ceux qui sont intervenus sur les dossiers numériques au PS : Christian, évidemment, mais aussi Patrick Bloche, Didier Mathus, François Brottes, Corinne Erhel ou encore Daniel Kaplan. Qui manque à l'appel ?

Le 9 octobre, j'invite donc celles et ceux qui se mobilisent régulièrement pour les libertés numériques à se rendre dans leur bureau de vote... et à choisir le bon bulletin !

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